La vision masculine de la presse

Une politicienne de longue date m’a déjà dit qu’elle avait carrément l’impression d’être invisible. Lorsque ses collègues et elle discutaient des enjeux lors de réunions publiques, la même situation se répétait toujours, le lendemain, ses collègues masculins étaient cités dans les médias, jamais elle. Ses interventions, peu importe si elles étaient semblables à celles de ses collègues masculins ou différentes d’elles, étaient rarement mentionnées.
J’ai appris par les statistiques que son cas n’est pas unique. En général, les femmes sont sous-représentées dans l’actualité. Et cette situation ne se limite pas aux secteurs à prédominance masculine non plus, comme la politique, l’économie et les sports. La situation reste vraie pour les reportages/articles sur des domaines de travail où les femmes sont majoritaires ou très présentes, comme les soins de santé, l’éducation ainsi que les arts et la culture.
Récemment, le Regroupement féministe du Nouveau-Brunswick a publié une analyse de la représentation des femmes dans l’actualité de la presse écrite provinciale francophone. Durant la période analysée, les femmes représentaient seulement 25 % des personnes citées. La plupart des articles traitaient d’enjeux liés au gouvernement et à la politique. Dans cette catégorie d’articles, les femmes représentaient un faible 18 % de tous les intervenants cités. Pour ce qui est des soins de santé, de l’éducation ainsi que des arts et de la culture, où les femmes ont une forte présence, moins de 40 % de tous les intervenants cités étaient des femmes. Selon l’analyse, la majorité des photos accompagnant les articles montraient le plus souvent des hommes.
Même si cette analyse représente uniquement la presse écrite francophone du Nouveau-Brunswick, elle concorde avec d’autres recherches. En effet, l’Association mondiale pour la communication chrétienne, un organisme qui promeut la communication pour le changement social, entreprend le Global Media Monitoring Project (projet de surveillance des médias mondiaux). Il s’agit de la plus vaste et plus ancienne étude longitudinale sur la représentation des femmes dans les médias du monde. Selon son plus récent rapport sur le Canada publié en 2010, l’actualité canadienne n’est pas le miroir de notre monde. Il montre plutôt un monde où la criminalité est endémique, où la politique et le gouvernement intéressent presque exclusivement les hommes et où les femmes sont pratiquement invisibles. Cette étude nationale montre que seulement 30 % des nouvelles canadiennes mettent en vedette des femmes.
Les femmes n’ont peut-être pas d’opinions au sujet de l’actualité. Non, ce n’est pas ça. Les femmes ont bel et bien des choses à dire à propos de l’actualité. Le hic, c’est que l’opinion des femmes est rarement présentée dans les médias.
Le problème découle en partie du fait que même si la majorité des diplômés en journalisme sont maintenant des femmes, celles-ci occupent encore des postes inférieurs à ceux de leurs collègues masculins. On a également recours aux femmes en nombre insuffisant pour couvrir les sujets considérés comme les plus importants: la politique, l’économie et les tendances sociales. La plupart des décideurs dans les salles de presse du pays sont des hommes. Ce sont eux qui décident des nouvelles et des événements qui seront couverts et comment l’actualité sera traitée.
Quand on y pense, le visage (et la voix) des médias est dans l’ensemble masculin. En effet, la plupart des présentateurs-vedettes à la télévision, la majorité des éditorialistes dans les journaux et la plupart des présentateurs-vedettes qu’on écoute à la radio le matin et le soir en route vers le travail et la maison sont des hommes.
Compte tenu de ces réalités, il n’est pas étonnant que ce soit la perspective masculine qui domine dans les nouvelles. J’ai entendu certaines gens dire qu’il existe une «partialité libérale dans la presse». Selon moi, il serait plus juste d’affirmer qu’il existe «une partialité masculine dans la presse».
C’est vraiment regrettable, car les médias façonnent l’image que nous nous faisons du monde et influencent notre opinion de l’actualité. Comment pouvons-nous nous former des opinions saines si la moitié de la population est sous-représentée dans la couverture des événements? Certes, la politique reste un environnement à prédominance masculine, c.-à-d. macho. N’empêche que les décisions prises par nos politiciens et nos gouvernements ont une incidence sur le quotidien des femmes et des hommes. Pour avoir une nouvelle équilibrée, les deux perspectives doivent être présentées. Les femmes et les hommes ont encore des vies différentes, et ce qui se passe dans notre société a des répercussions différentes sur les hommes et les femmes. Malheureusement, la plupart des gens ignorent ces différences, car on en parle rarement dans les médias.
Il existe aussi des différences dans la façon dont les femmes sont présentées par les médias. Le Global Media Monitoring Project a constaté que les journalistes canadiens, tant les hommes que les femmes, ont tendance à rapporter la nouvelle d’une manière qui renforce les stéréotypes sexuels. Seulement 5 % de toutes les nouvelles canadiennes combattent ces préjugés. Un article décrivant une femme interviewée comme étant émotive, tandis qu’on met un homme en vedette à titre d’expert rationnel est un exemple de renforcement des stéréotypes. Un reportage mettant en vedette les réalisations sportives d’une femme est un exemple de nouvelle combattant les stéréotypes.
L’étude a aussi révélé que l’on présente le plus souvent les femmes aux nouvelles à titre de témoins oculaires ou formulant leur opinion personnelle ou celle du grand public sur un sujet donné. De plus, il est plus fréquent pour les femmes d’être présentées selon leur situation de famille, par exemple mère ou épouse. Il arrive très rarement qu’on les désigne comme expertes en la matière. Enfin, dans les actualités canadiennes, on présente le plus souvent les femmes comme une femme au foyer/un parent et comme une enfant/jeune femme.
Comment pouvons-nous éliminer cette vision masculine de la presse?
Dans son analyse récente, le regroupement féministe recommande d’augmenter le nombre de femmes citées dans les articles touchant les enjeux où les femmes sont très présentes. Dans ces domaines (éducation, santé, arts et culture), il serait très facile de trouver des expertes sur le sujet. Une autre partie de la solution consiste très certainement à augmenter le nombre de décideuses dans la salle de presse et à avoir un nombre accru de femmes journalistes qui couvrent les actualités touchant la politique, l’économie et les tendances sociales.
Peut-être verrons-nous alors une optique plus équilibrée entre les genres dans la couverture de l’actualité. Entre-temps, peut-être que les salles de presse de la province comprendront le message et commenceront d’elles-mêmes à présenter un point de vue plus équilibré entre les genres.