Revoir la structure de l’Université de Moncton: non synonyme de fermeture des campus du Nord

J’ai fait part au Forum de concertation des organismes acadiens réunis en juin dernier à Saint-Jean de la nécessité de revoir la structure de l’Université de Moncton à la lumière des nouvelles réalités de la société acadienne du Nouveau-Brunswick. De plus, lors de cette rencontre, j’ai présenté aussi les principaux enjeux entourant la révision des programmes d’études à l’Université de Moncton. Peu de temps après, deux collègues de l’Université de Moncton, campus de Shippagan, dans une lettre à l’Acadie Nouvelle, m’ont fait un procès d’intention lorsqu’ils ont insinué que je proposais la fermeture des campus du Nord. Plus récemment, un éditorial de l’Acadie Nouvelle poursuivait dans la même veine en concluant que je me «demandais si c’est toujours une bonne idée de maintenir trois campus, à Moncton, à Shippagan et à Edmundston».
Je veux dire d’emblée que, dans mon esprit, revoir la structure de l’Université de Moncton n’est pas synonyme de fermeture des campus du Nord. Je ne crois pas que la seule révision des programmes d’études – 10 de premier cycle d’ici 24 mois – permettra d’assurer la viabilité de l’Université de Moncton. Les 10 programmes visés sont tous fondamentaux, tels que la sociologie, l’histoire, la géographie, etc. Tous ces programmes sont offerts au complet à la University of New Brunswick, campus de Saint John et de Fredericton, à Saint Thomas et à Mount Allison. Je n’ai pas entendu dire que ces universités s’interrogeaient sur la viabilité desdits programmes. Peut-on parler d’égalité en enseignement supérieur universitaire au Nouveau-Brunswick entre les communautés de langues officielles lorsque l’on compare la liste des programmes offerts à l’Université de Moncton avec celle des trois universités anglophones de la province? La réponse est NON. Cela dit, je comprends très bien les défis financiers de l’Université de Moncton. Au cours de la dernière décennie, beaucoup de départs à la retraite n’ont pas été comblés. À titre d’exemple, nous étions sept professeurs au Département de science politique et maintenant nous ne sommes plus que cinq. On appelle cela en langage bureaucratique de l’attrition. Les unités académiques ont de moins en moins de ressources pour offrir des programmes de qualité. Les étudiantes et les étudiants ont de moins en moins de cours au choix. La tentation est grande de s’inscrire dans les universités anglophones de la province, ou tout simplement de se rendre à Ottawa ou au Québec. En contrepartie, peu de Québécois viennent maintenant faire des études à l’Université de Moncton. L’explication est simple, les droits de scolarité au Québec sont les plus bas au Canada. De plus, si une jeune Québécoise ou un jeune Québécois veut poursuivre des études de premier cycle à l’extérieur de sa province, il doit avoir la permission du ministère de l’Éducation, sinon il ne peut être admissible à un prêt-bourse!
Originaire du Madawaska, j’ai fait mes deux premières années d’études universitaires au Collège de Bathurst avant de compléter mon baccalauréat en science politique à Moncton. J’ai vécu la fermeture du Collège de Bathurst en 1974. J’ai pu constater que la communauté de Shippagan et celle d’Edmundston sont montées aux barricades pour sauver leur collège. Ça n’a pas été le cas à Bathurst. Le Collège de Bathurst avait des infrastructures supérieures à celles de Shippagan et d’Edmundston, mais pas l’appui de sa communauté immédiate. Lorsque le débat s’est déplacé sur le terrain politique, le gouvernement Hatfield a dû trouver un compromis. Les collèges du Nord abandonnaient leur charte universitaire et en contrepartie l’Université de Moncton basée à Moncton allait comprendre trois centres universitaires, soit Moncton, Edmundston et Shippagan. Nous sommes à la fin des années soixante-dix. Ces changements se sont reflétés dans la gouvernance avec un Conseil des gouverneurs qui fait une large place aux représentants du Nord. L’Université de Moncton est maintenant en quelque sorte une trinité! Trois universités en une. Trois budgets autonomes. Trois syndicats de professeures et professeurs. Autant d’associations d’employés professionnels et de soutien. Près d’une dizaine de conventions collectives à négocier! Et cela pour une institution d’environ 5000 étudiantes et étudiants.
Comme l’écrivait feu le poète Gérald Leblanc dans un texte repris en chanson par le groupe 1755, «le monde a bien changé». L’Acadie du Nouveau-Brunswick a aussi bien changé. Nous avons des autoroutes, Internet haute vitesse, des médias sociaux et j’en passe. La population du Nouveau-Brunswick vieillit et est en décroissance, les immigrants se font rares, on ferme des écoles dans le Nord et on manque de places dans le Sud. Ce déplacement démographique devrait se faire sentir lors de la révision imminente de la carte électorale du Nouveau-Brunswick. Certains experts affirment que pour respecter le principe une personne un vote, quatre circonscriptions électorales devront être créées dans les régions urbaines. Autant de moins pour les régions rurales si on maintient leur nombre à 55. L’Acadie, depuis sa naissance, a toujours fait preuve d’ingéniosité, de souplesse et d’innovation. Elle s’est dotée d’institutions pour assurer son développement et son épanouissement notamment dans le domaine de l’enseignement supérieur. Ces institutions ont évolué avec la société et ont su se transformer pour mieux répondre aux besoins de la population. Une institution, c’est un moyen et non une fin. Elle existe pour remplir une mission.
Je crois qu’il est maintenant nécessaire de revoir en profondeur l’Université de Moncton dans sa mission, sa gouvernance et ses programmes. On sait qu’il est possible d’offrir le programme de médecine en Acadie sans pour autant avoir une faculté de médecine. L’Université de Sherbrooke a su innover dans la livraison de ses programmes et en faire bénéficier les régions du Québec et même de l’Acadie. Elle a depuis 2002 un campus à Longueuil, sur la Rive-Sud de Montréal, sans pour autant avoir trois budgets et une multitude de conventions collectives. Je forme le vœu que l’Acadie du Nouveau-Brunswick puisse s’inspirer de tels exemples pour réexaminer sa façon de livrer un enseignement de qualité à l’ensemble de sa population, et cela peu importe où elle habite sur le territoire.

➣ Roger Ouellette est professeur de science politique à l’Université de Moncton.