Le numéro de funambule de l’Arabie saoudite

Parfois, un simple mot est plus éloquent qu’un long discours. C’était le cas dans l’annonce faite récemment par le roi Abdallah d’Arabie saoudite: «Les femmes pourront se présenter aux élections municipales et auront MÊME le droit de voter.» Une initiative que l’on ne peut que saluer.

D’un autre côté, on pourrait accuser le monarque, âgé de 87 ans, d’être assez frileux en matière de réforme puisqu’il a attendu le dernier moment avant ce scrutin municipal (qui s’est tenu jeudi) pour annoncer que les femmes pourraient voter lors des prochaines élections, en 2015…

Mais cela ne serait pas faire justice au roi Abdallah. En réalité, il est très volontaire concernant les droits des femmes, car les hommes saoudiens n’ont pu voter aux municipales qu’en 2007. Sans oublier que les femmes pourront dès lors briguer des mandats au sein du Conseil de la Choura, un congrès de 150 membres non élus que le roi consulte pour les questions d’intérêt général. Une sacrée avancée.

Mais ne nous emballons pas. Deux jours après cette annonce, un tribunal saoudien a condamné une femme à 10 coups de fouet pour avoir osé prendre le volant. Puis jeudi, le roi a cassé le jugement et gracié la contrevenante. L’évolution du droit des femmes en Arabie saoudite est donc une valse sans fin de mesures progressistes et de replis conservateurs.

Alors que se passe-t-il au juste? Ce phénomène est en fait une manifestation du formidable défi que doit relever l’élite saoudienne, à savoir réagir face au «printemps arabe». Les mouvements démocrates sont actifs aux portes du pays, notamment en Jordanie, au Yémen et, plus inquiétant encore, au Bahreïn. Et si tout le monde s’accorde à dire qu’il faut impérativement faire quelque chose, reste à savoir quoi.

Pour ce qui est du Bahreïn et de son mouvement protestataire majoritairement chiite qui aurait pu contaminer les chiites saoudiens (population qui se concentre dans la province occidentale, là où se trouvent les réserves de pétrole), la réponse ne s’est pas fait attendre. Le mouvement démocratique a été écrasé par les militaires, dont une bonne partie était en fait des soldats saoudiens «prêtés» par Riyad à la famille royale du Bahreïn. On peut légitimement penser que la pression exercée par l’Arabie saoudite a pesé lourd dans la décision de réprimer la rébellion par les armes.

Pour ce qui est des autres pays, l’enjeu est moindre, car les citoyens saoudiens savent qu’ils sont infiniment plus riches que les Yéménites ou les Jordaniens. Ils ne sont cependant pas pour autant complètement sourds à l’appel de la démocratie, et il faut donc trouver le moyen d’endormir leurs velléités de rébellion.

En février, lorsque le roi Abdallah est rentré au pays après trois mois de traitement médical à l’étranger, il a annoncé un nouvel éventail de mesures sociales, notamment des financements pour l’éducation et le logement et une augmentation de 15 % du traitement des fonctionnaires. Coût total de l’opération: près de 36 milliards $, soit environ 1300 $ par habitant.

C’est ainsi qu’a commencé le dernier acte du duel entre ceux (dont le roi fait partie) qui estiment que certaines concessions économiques et politiques sont un mal nécessaire pour éviter des problèmes plus graves et ceux (notamment la plus grande partie de la famille royale et les autorités religieuses) qui considèrent que le moindre recul par rapport au statu quo engagerait le régime sur une pente dangereuse.

Cette querelle se retrouve dans tous les régimes autocratiques lorsqu’ils sont menacés par le changement et, si la position du roi Abdallah est sans ambiguïté, il ne dispose que d’une très faible marge de manœuvre.

Sa préoccupation première est de maintenir le train de vie très fastueux de sa famille proche (qui compte tout de même quelque 22 000 personnes, selon les dernières estimations). En effet, s’ils considèrent collectivement que ses décisions menacent leurs privilèges, ils le renverseront. Dans un système de succession où la règle de primogéniture n’est pas gravée dans le marbre, l’opération est facile.

Il lui faut également composer avec l’ouléma, la haute autorité religieuse de la secte wahhabite qui est l’alliée de la famille royale depuis plus d’un siècle. Son soutien est essentiel à la légitimité du régime, et il serait certainement bien moins net si Abdallah s’avisait de mener des réformes allant à l’encontre de sa vision austère et ultra-conservatiste de l’islam.

Si malgré tout, notre roi décidait de réformer profondément le système politique, il n’aurait même pas la certitude que cela suffirait à enrayer le lent déclin de l’autorité de la famille royale. À l’heure où 40 % des 20-24 ans sont au chômage et où la moitié de la population est composée de jeunes âgés de moins de 19 ans qui chercheront du travail dans les deux décennies à venir, on ne peut pas parler de stabilité, même si le dispositif social est efficace.

Le résultat des mouvements prodémocratie est très différent selon qu’on s’intéresse aux dictatures monopartites du monde arabe ou aux monarchies traditionnelles. Dans le cas des dictatures, militaires pour la plupart, le soulèvement a débouché sur une révolution et un changement de régime. C’est le cas de la Tunisie, de l’Égypte, de la Libye et peut-être bientôt de la Syrie. En revanche, en Jordanie et au Maroc, on peut s’attendre à une forte démocratisation sur la base d’une monarchie constitutionnelle stable.

Une telle issue est improbable en Arabie saoudite, car le chemin à parcourir est bien plus long. D’ailleurs, dans la mesure où le peuple ne semble pas attendre une démocratie totale, il est possible que quelques mesures sans grande portée suffisent à calmer le jeu, c’est en tout cas là-dessus que mise le vieux souverain malade.