En rouge et blanc

En tout cas, ce n’est pas le gouvernement Harper qui va abolir la monarchie au Canada. Madame Windsor va être contente!
Depuis quelque temps, en effet, le gouvernement a entrepris un royal face lift du pays. On a commencé par enlever du hall d’entrée de l’édifice du ministère canadien des Affaires étrangères les deux toiles du célèbre peintre québécois Alfred Pellan. Représentation un tantinet allégorique de l’est et de l’ouest du Canada, elles trônaient au-dessus du comptoir de la réception depuis l’inauguration de l’édifice par la reine soi-même, en chair et en bijoux, en 1973.
Mais cet été, juste avant l’arrivée de son petit-fils, le prince William, et de son épouse, la belle duchesse de Canneberge, on a remplacé ces œuvres de qualité par un portrait de la reine.
Enfin! Enfin, on peut la voir! On s’ennuie tellement d’elle. On la voit si peu souvent qu’on finit quasiment par oublier qu’on lui appartient.
Devant cette nostalgie a mari usque ad mare, craignant que les Canadiens et Canadiennes ne descendent en masse dans la rue et mettent le pays à sac si on ne rajoutait pas plus de photos, le gouvernement canadien a ordonné que le portrait de la reine soit affiché dans toutes les ambassades canadiennes.
Et, tant qu’à faire, il a aussi ordonné d’accrocher aussi aux murs une photo du gouverneur général, du premier ministre et du ministre responsable. C’est tellement le fun un mur tout plein de photos de famille.

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Mais est-ce que cela va vraiment plaire à la reine? Pas sûr, pas sûr. Elle doit être déjà pas mal tannée de se faire lécher le portrait d’un bout à l’autre de la planète depuis près de soixante ans!
D’ailleurs, elle ne se voit pas reine pantoute. Elle l’a dit elle-même, à Ottawa, en 1977, en prononçant un discours du trône: «Je me dédie une nouvelle fois aux gens et à la nation que je suis fière de servir.»
Oui! La reine est waitress!
C’est bizarre, quand même, je ne me souviens pas de l’avoir vue servir quelque chose à quelqu’un! Pas même un plat de plates excuses au peuple acadien.
Parlant de servir, c’est peut-être pour cela que plusieurs méchantes langues se demandent à quoi elle peut bien servir. Le débat est ouvert.

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Le débat est d’autant plus ouvert que cet engouement monarchique prend des proportions pharaoniques!
On vient d’installer à l’entrée du Sénat, un vitrail représentant la reine Victoria et sa fille, la reine actuelle. Voilà un trente-cinq mille piasses ben dépensées en titi: la nouvelle vitre va peut-être permettre d’éclairer les sénateurs un ti-peu mieux. Il fait assez noir dans c’te vieux Sénat-là! Déjà que ça sent le cani. Ouf, de l’air! de l’air!
Mais c’est pas tout. On a aussi décidé de rajouter le mot «royal» aux désignations de la marine et de l’aviation canadienne. Une appellation qui était disparue le 1er février 1968. Même si j’ai wikifié la date sur le Net, j’ai une bonne raison personnelle de m’en souvenir, car ce jour-là mon frère Maurice avait été le premier Canadien à signer son enrôlement dans les nouvelles Forces canadiennes. Je l’avais appris en voyant une photo de sa prestation de serment dans le journal Le Madawaska. Depuis, dans la famille, tous les premiers février, on passe la journée au garde-à-vous. 
Autre nouvelle jubilatoire: après l’épithète «royale», vlà la couronne! Dorénavant, les pages intérieures des passeports canadiens seront ornées de la couronne de la reine. Une chance! D’un coup que les douaniers d’autres pays nous crèraient pas quand on essaie de traverser des douanes avant les autres en se faisant passer pour un membre de la famille royale.
– M’sieu la Douane, vous voyez bien ma couronne! Dear Customs, check my crown! Aduanero, mire ma corona!
Vive la nouvelle couronne car, de toute évidence, le blason du Canada imprimé or sur la couverture du passeport n’est pas assez royalement explicite, même s’il y a du ruban, une devise en latin, un lion anglais, un Union Jack, une licorne écossaise qui tient une bannière royale de France d’azur aux trois fleurs de lis d’or, une harpe, un helmet, une guirlande de fleurs, un écu, des léopards, trois feuilles d’érable, le tout surmonté par la couronne de Saint-Édouard sertie de 444 pierres précieuses.
Manque juste des pinces de homard dans le portrait. Ils ont pourtant eu une belle occasion pour les rajouter en 1755.

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Mais ne nous méprenons pas. Même si le gouvernement semble soudainement en pleine extase mystico-monarchique, il s’agit néanmoins de la manifestation d’un patriotisme on ne peut plus canadien.
D’où cette nouvelle loi sur l’affichage du drapeau canadien. Y a rien comme se draper dans un grand unifolié canadien pour montrer au monde entier que nous autres, au Canada, on est don’ du bon monde! On est que’qu’un!
Bravo! L’unifolié n’aura jamais autant eu le vent dans les voiles depuis le célèbre délire unifolié de l’ancienne ministre de Patrimoine Canada, Sheila Copps, à l’occasion du référendum québécois de 1995, alors que son ministère avait distribué urbi et orbi des drapeaux canadiens pour une valeur de 45 millions de dollars.
Il est enfin fini le temps où notre voisin pouvait nous empêcher de faire flotter ce cher unifolié oussé qu’on veut. En prison, le voisin!
Personnellement, je me peux plus. Je ne mange plus que des aliments rouges et blancs. Je ne porte plus que des bobettes rouges et des bas blancs. J’ai repeint les murs et les planchers du salon en rouge Canada. J’ai tapissé tous mes plafonds de feuilles d’érable. Je me suis fait faire des taies d’oreiller et une housse de couette en drapeau canadien pour matcher avec mes rideaux de chambre à coucher en Union Jack. J’ai l’impression de dormir dans les bras du Canada.
La seule chose, c’est qu’un cauchemar n’attend pas l’autre depuis que je vois la vie en rouge et blanc. Mais je sais pas pourquoi. Pis vous, Madame?