L’indignation dans la rue

En novembre 1989, la chute du mur de Berlin est devenue l’événement phare du démantèlement de l’empire soviétique.
Les lézardes profondes que la perestroïka et la glasnost de Mikhail Gorbatchev ont causées dans l’URSS depuis 1985 s’élargissent. La Hongrie, la Pologne, la Bulgarie, la Tchécoslovaquie, la Roumanie, la Yougoslavie, l’Ukraine, et d’autres satellites soviétiques sont aussi en ébullition. S’ensuivent grèves, manifestations, occupations et résistance. Plus rien ne les arrête.
Quand le mur est tombé, j’ai prédit à un ami que dans 25 ans, ce serait au tour de l’Europe et de l’Amérique à vivre les affres de la fin d’un système économique. Parce que la chute du communisme créait des ondes concentriques qui allaient tôt ou tard rejoindre cette économie capitaliste. Car, sous couvert de guerre froide, ces deux systèmes économiques avaient créé entre eux une forme d’inter- dépendance politique qui les maintenait en place.
Je prédisais que nous aussi, nous verrions des hordes de citoyens descendre dans la rue pour crier leur ras-le-bol.
Sceptique, il m’avait répondu, en gros, que les citoyens d’Europe et d’Amérique n’avaient aucune raison de descendre dans la rue et de l’occuper avec autant de force et de persistance, car les conditions de vie et les conditions de travail en Occident n’avaient rien en commun avec celles de cet empire moribond. Que le système économique de l’Occident était bien supérieur à celui de l’Est.
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C’est pourtant bien ce qui se passe depuis quelque temps, avec les révolutions du printemps arabe, ou avec les manifestations récurrentes dans plusieurs pays sur tous les continents.
Et c’est aussi ce qui se produit aujourd’hui, vingt-deux ans plus tard, ici même en Amérique, avec le mouvement d’occupation de Wall Street entrepris en septembre et qui prend de l’ampleur aux États-Unis. C’est un mouvement citoyen qui dénonce les dérives du système capitaliste. Et qui fait écho au mouvement des «indignés» d’Espagne, de France, de Suisse, d’Italie, notamment.
Plus les dirigeants des grandes économies occidentales s’empêtrent dans leurs tentatives infructueuses de gestion de la crise financière qui ébranle leurs grandes institutions économiques, plus les citoyens remettent en question le fondement même de ce système économique. 
Ils en ont contre les réformes économiques qu’entraîne la mondialisation et qui provoquent, entre autres, marasmes, la délocalisation industrielle, la montée du chômage, le rétrécissement du pouvoir d’achat, sans oublier l’augmentation du coût de la vie!
Ils en ont contre des régimes d’austérité que leurs gouvernements leur imposent «pour équilibrer le budget, pour enrayer le déficit, pour éponger la dette nationale», alors que la cupidité obscène des puissants dirigeants de l’économie mondiale ne connaît plus aucune limite.
Oui, après avoir provoqué la chute du communisme, l’indignation s’installe dans la rue capitaliste.

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Jusqu’à la fin des années 1970, il me semble qu’on était dans la logique de l’humanisme d’antan, de la logique des Lettres, de la pensée abstraite, de l’affirmation intellectuelle.
Puis, par je ne sais trop quel phénomène, on est passé à la logique des chiffres. C’est à ce moment que les économistes sont devenus les nouveaux philosophes des affaires de la Cité.
Ils secondaient les politiciens et les influençaient. Avec des théories algorithmiques, des projections actuarielles, des méthodes mathématiques, des statistiques, ils prédisaient l’avenir. L’avenir de l’économie surtout. Mais bientôt, l’avenir tout court.
Finalement, ils devinrent les éminences grises des politiciens. Ils finirent par les subjuguer tout à fait en faisant miroiter devant eux les bénéfices électoraux qu’ils pourraient retirer en substituant «l’économie» au «citoyen» dans les affaires de la Cité.
On est alors entré dans un nouveau paradigme traînant dans son sillon un cortège de concepts abstraits qui s’infiltrèrent dans notre vie quotidienne: indice boursier, hedge funds, inflation, risque systémique, stock-options, déflation, dividendes, stagflation, déficit, récession, budget, bénéfices, sub-primes, revenus, gains, rentabilité, carte de crédit, plus-value, CAC 40, NASDAQ, Dow Jones, S&P 500, TSX, krach boursier… et autres poésies.
Plus le vocabulaire est nébuleux, plus les initiés sont rares. Au Moyen-âge, les clercs détenaient un grand pouvoir sur le peuple analphabète, parce qu’ils savaient écrire et lire. Aujourd’hui, ce sont les économistes qui font office de grands clercs devant un peuple de consommateurs aux abois.
Ils dictent le comportement des multinationales sans âme qui n’ont rien à cirer des quétaineries du peuple, telles que des aspirations au bonheur ou des désirs de démocratie. La mission d’une multinationale n’est pas d’avoir des sentiments, mais de se remplir les poches en vidant celles des consommateurs.

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On est donc passé de l’animation sociale et du «small is beautiful» des années 1970, à l’abrutissement social et à la mondialisation contemporaine.
De la notion du bien commun, on est passé à la réalité de l’enrichissement d’une élite. On est passé de l’être à l’avoir.
Et c’est pourquoi le pouvoir politique n’est plus de l’ordre de l’esprit, de la conscience, de l’intellect; le pouvoir n’est plus moral, ou même éthique; le pouvoir est désormais la capacité de contrôle, de manipulation, de formatage de l’opinion publique au moyen du marketing, de la publicité, de la propagande.
Mais ce n’est pas la première fois que l’humanité est confrontée à des défis de survie apparemment impossibles à relever.
Elle a traversé l’inconnu, l’ignorance, les époques, les systèmes politiques et religieux, les guerres, les épidémies, les menaces, les idéologies, les croyances; en se faisant écorcher parfois, certes; mais elle en est toujours ressortie vivante, vibrante, déterminée à aller de l’avant, comme la fourmi qu’on détourne de son chemin n’a de cesse de tenter de retrouver sa trace pour s’acquitter de sa tâche, même si elle ne sait probablement pas ce qu’elle est venue faire sur terre.
L’indignation gagne la rue. Après celle des années 1980 qui a mis fin à un système communiste désincarné, voici venue l’heure de la révolution du système capitaliste déshumanisé. 
On n’a pas encore idée de l’ampleur et de la forme qu’elle prendra, et ce ne sont certainement pas les élites économiques et politiques qui vont pouvoir nous l’indiquer, car elles seront les premières à en faire les frais.
Mais tant qu’il y aura de l’indignation, il y aura de l’humanité.  Han, Madame?