Une guerre civile en Syrie?

En 1989, quand les régimes communistes d’Europe se sont ébranlés puis écroulés, presque tous les jours quelqu’un disait: «Il va y avoir une guerre civile.» Et notre rôle de journaliste étranger, qui prenions – soi-disant – constamment le pouls des événements, était de répondre: «Non, il n’y en aura pas.» Nous avons donc, pour la plupart, affirmé cela, comme si nous savions. Les populations locales étaient pathétiquement amènes avec nous. Et il se trouve que nous avions vu juste.
Même combat en Afrique du Sud entre 1993 et 1994. Une révolution pacifique était en train de sonner le glas d’une dictature brutale et établie de longue date. Là encore, la plupart des gens qui avaient vécu sous ce régime étaient convaincus qu’une guerre civile éclaterait. Et nous, les journalistes étrangers (certains d’entre nous, en tout cas), les avons rassurés en leur promettant que non. De nouveau, nous avons eu raison.
C’est à présent au tour de la Syrie. Sans déroger à la règle, la majorité des Syriens redoutent que leur révolution non violente dégénère en guerre civile. Cette fois, cependant, ce n’est pas mon rôle de les rassurer. D’autant que, comme la quasi-totalité des journalistes étrangers, je ne peux même pas accéder au pays. Mais quand bien même on me laisserait y entrer, je n’ai pas d’arguments pour rassurer. Le fait est qu’une guerre civile pourrait bien éclater là-bas, comme en Irak.
En Syrie, la dynastie Assad n’est ni meilleure ni pire que le régime de Saddam Hussein en Irak. Leurs origines sont identiques: des sections locales du même mouvement politique panarabe, le parti Baas. Ils trouvaient tous deux leurs principaux soutiens au sein des minorités: les baasistes syriens de la minorité alaouite (chiite, 10 % de la population syrienne), les baasistes irakiens (des Arabes sunnites, 20 % de la population irakienne).
Dans les deux cas, les menaces à l’autocratie furent écrasées dans la plus grande implacabilité. Lors d’une insurrection des islamistes sunnites de Syrie en 1982, les forces de Hafez al-Assad ont tué pas moins de 40 000 personnes à Hama. L’armée de Saddam Hussein, elle, a abattu au moins autant de chiites dans le sud de l’Irak, à la suite d’un soulèvement après la guerre du Golfe de 1991. Les deux régimes ont systématiquement réservé un traitement abominable aux Kurdes.
Lorsque les envahisseurs américains ont mis fin au régime de Saddam Hussein, en 2003, ce n’est pas la paix, la prospérité et la démocratie qui se sont installées, mais une terrible guerre civile qui a abouti à l’élimination quasi totale de la population sunnite de Bagdad et à un nettoyage des chrétiens (minoritaires) dans tout le pays. Seuls les Kurdes, protégés par leur propre armée aguerrie et leurs montagnes, ont évité le carnage.
Par conséquent, si le régime baasiste de Syrie est chassé du pouvoir, pourquoi la situation devrait-elle être plus favorable qu’en Irak? Les divisions ethniques et le sectarisme en Syrie sont aussi profonds et complexes qu’en Irak. Et bien que les manifestations non violentes restent la principale arme du mouvement en faveur de la démocratie, on assiste désormais à des actes de résistance violents face aux attaques du régime contre la population.
Le temps est compté. Les révolutionnaires se battent pour que leur mouvement reste intégrateur et non violent, mais certains commencent à se rapprocher de leur étroite identité ethnicoreligieuse et résistent en recourant à la violence. Les minorités les plus vulnérables, à l’image des chrétiens, songent désormais à la fuite.
Si les choses tournent mal en Syrie, le conflit pourrait s’avérer aussi destructeur que la guerre civile qui a fait rage au Liban voisin durant 15 ans et s’est soldée par des massacres, des réfugiés… un pays dévasté. Que peut-on faire pour éviter une telle issue? Il ne faudrait peut-être rien de moins qu’une intervention étrangère au nom des révolutionnaires. Faute de quoi le régime combattra jusqu’à détruire entièrement le pays.
L’aide doit venir de l’extérieur; or, il est difficile d’imaginer qu’elle puisse arriver. L’OTAN n’est pas prête à s’impliquer cette fois: la population syrienne est quatre fois supérieure à celle de la Libye, et ses forces armées sont à prendre au sérieux. Par ailleurs, une intervention militaire sous forme de sanctions, telles qu’un embargo commercial ou autres, a peu de chances d’avoir un effet efficace à temps, même si le reste du monde pouvait s’accorder là-dessus.
Bien sûr, il existe déjà une intervention étrangère en Syrie, mais ce n’est pas le bon camp qui en bénéficie. Les régimes chiites d’Iran et d’Irak apportent un soutien matériel au régime baasiste de Syrie parce que, premièrement, c’est un gouvernement chiite et, deuxièmement, il oppose une farouche résistance à l’expansion d’Israël. Inutile d’espérer des concessions opportunes de la part du président syrien, Bachar el-Assad, fils du grand dictateur défunt: il est, de fait, prisonnier de l’élite alaouite.
Les révolutionnaires syriens sont livrés à eux-mêmes. À terme, il est probable qu’ils réussissent à déboulonner les baasistes. Mais d’ici là, il se peut que les ripostes de plus en plus violentes du régime pour étouffer la révolte déclenchent la guerre civile dont tout le monde a peur. Encore six mois comme ceux écoulés et ce sera pratiquement inéluctable.