L’héritage des monstres

Ils n’ont pas invité les édiles de Ferrol, ville de naissance du généralissime Francisco Franco, le tyran sanguinaire qui a régné sur l’Espagne de 1938 à 1973. Cette conférence ne pouvait donc pas porter uniquement sur les dirigeants fascistes. Ils n’ont pas invité le maire de Tokyo, ville natale du général Hideki Tojo, qui a conduit le Japon dans la Seconde Guerre mondiale. Cela ne concernait donc pas seulement des oppresseurs qui ont joué un rôle de leaders dans cette guerre. Mais alors, de quoi s’agissait-il?!
À en croire Johannes Waidbacher, maire de Braunau, la ville d’Autriche, qui a accueilli la conférence sur l’Histoire contemporaine, il a toujours été question de savoir comment gérer cet héritage: celui de vivre dans la ville où Adolf Hitler est né et a grandi. C’est la vingtième année que cette conférence se déroule à Braunau, et les participants n’ont toujours pas de bonne réponse. Mais la nouveauté, cette année, c’est qu’ils ont trouvé une façon de poser la question différemment.
Outre les universitaires lisant des articles portant ce genre de titre: «Du fardeau au lieu d’apprentissage: Dachau et l’histoire contemporaine», ils ont invité des notables pour représenter les villes d’origine de Mussolini et Staline: le maire, Giorgio Frassinetti, de la ville du centre de l’Italie de Predappio, et le Dr Lasha Bakradze, directeur du Musée de littérature de Tbilissi (Géorgie), l’idée étant qu’ils pourraient tous s’apitoyer sur le fardeau moral qu’est celui de vivre dans une ville qui a nourri un tyran.
À propos, au cas où vous voudriez protester, parce que le seul Lasha Bakradze dont vous ayez entendu parler est un acteur géorgien connu pour de bons films comme The Aviatrix of Kazbek (2010), je ne peux pas vous aider. Il y en a peut-être deux, et peu importe. Le fait est que ni le Lasha Bakradze que nous connaissons et apprécions ni le Dr Lasha Bakradze, directeur du Musée de littérature de Tbilissi, ne viennent de Gori, où a grandi Staline.
Malheureusement, ils n’ont pas réussi à faire venir de responsables originaires de Gori. Les bons citoyens de Braunau peuvent bien se tortiller de culpabilité à propos de l’héritage de leur ville – «Si comme moi, vous vivez dans une ville synonyme de Hitler, cela devient insupportable», a déclaré l’historien Florian Kotanko -, mais la population de Gori n’éprouve pas le moindre embarras à avoir lâché Staline (de son vrai nom Joseph Djougachvili) dans le monde. En réalité, elle en est fière.
Le Musée Staline, en plein cœur de la ville de Gori, est la principale attraction touristique. Et jusqu’à l’année dernière, une très grande statue du dictateur soviétique se dressait en face de l’hôtel de ville (elle a maintenant été déplacée et installée dans le musée). On peut visiter la voiture de train blindée de Staline, contempler la cabane en bois où il est né, se plonger des heures durant dans les objets-souvenirs de Staline. Il apporte bien plus à la ville depuis qu’il est mort que lorsqu’il était en vie.
Quant à Predappio, le maire de gauche de cette ville s’est bien rendu à Braunau. Il y a déclaré que les lieux de naissance des dictateurs devraient être «en première ligne de la démocratie». Mais la plupart de ses concitoyens ne semblent pas être d’accord. De fait, ils ont transformé Predappio en mémorial à ciel ouvert consacré à Benito Mussolini.
On y trouve des magasins qui vendent «de jolies petites babioles et souvenirs, tels que des drapeaux nazis, du vin «White Power», des boules à neige renfermant Hitler ou des matraques de Mussolini pour frapper les gens», comme raconte le blog d’un touriste. Le point fort de l’excursion est une visite de la résidence privée de Mussolini, construite après que le dictateur eut pris le contrôle de tout le pays, en 1922. Les Italiens fascistes se rendent à Predappio chaque année pour commémorer la «Marche sur Rome», qui lui a permis de s’emparer du pouvoir.
La ville de Braunau a bien du mérite… Mais les Autrichiens (et les Allemands) sont vraiment des exceptions. Les Russes sont encore plus nombreux que les Géorgiens à avoir grande estime pour Staline, en dépit des dizaines de millions de personnes tuées sous son règne. La majorité des Italiens ne sont pas désolés à propos des méfaits de Mussolini. Napoléon, qui était tout aussi meurtrier, suscite l’immense admiration des Français. Et l’un des prénoms de garçon les plus populaires en Turquie, c’est Gengis (comme dans Gengis Khan).
Ce serait une bonne chose que les gens se rappellent le véritable caractère des meurtriers et tyrans de leur passé national, mais ce n’est pas le cas. Les Anglais savent parfaitement qu’Henri VIII a tué certaines de ses épouses et, pour autant, il n’est pas régulièrement dénoncé comme étant un impitoyable despote. Quant à Mao, le plus grand meurtrier de masse depuis Gengis Khan, le Parti communiste dit qu’il avait «trois parts mauvaises, sept parts bonnes». Et la plupart des Chinois adhèrent à ce jugement.
Du calme, inutile de s’exciter outre mesure. Aujourd’hui, personne en Russie n’envoie des millions de gens se faire tuer.
La France n’est pas sous la houlette d’un dictateur. L’Italie non plus – même si elle est dirigée par un escroc, stupide de surcroît. Les Turcs ne chevauchent pas les steppes, massacrant les habitants des villes dont ils prennent le contrôle.
Quant à la reine Élisabeth II, elle montre une grande indulgence vis-à-vis de son époux, qu’elle ne saurait tuer.
Ce qui compte, au fond, ce n’est pas la perception qu’ont les gens de leur pays. Les horreurs propres à l’holocauste ont forcé les Allemands et les Autrichiens à affronter leur passé récent avec davantage d’honnêteté.
Mais la plupart des peuples, la plupart du temps, préfèrent la version édulcorée de leur histoire. Et malgré cela, les hommes et les femmes d’aujourd’hui ne cautionnent pas les massacres et croient en la démocratie.
La plupart des pays ont un rapport illusoire à leur histoire nationale. Ce qui n’empêche que le monde est aujourd’hui plus démocratique que jamais. Et moins violent aussi – même si à regarder le journal télévisé, on ne le dirait pas.