Le martyre de Ioulia Timochenko

L’ex-première ministre de l’Ukraine, Ioulia Timochenko, vient d’être condamnée à sept ans de prison et à une amende de 140 millions d’euros pour abus de pouvoir lorsqu’elle était en poste (elle n’aurait jamais été poursuivie dans un pays démocratique normal). Et le comportement de Viktor Ianoukovitch, le président ukrainien, vis-à-vis de cette affaire, se justifie par trois explications évidentes, dont aucune ne fait honneur au chef d’État ukrainien.
La première explication, c’est qu’il mène tout simplement une vendetta, par l’intermédiaire des tribunaux, contre le parti de Ioulia Timochenko. Dix-sept autres membres de l’ancien gouvernement Timochenko ont également été inculpés au pénal pour des faits commis quand ils étaient aux responsabilités; plusieurs d’entre eux purgent déjà une peine de prison. Peut-être Ianoukovitch est-il juste un voyou politique qui cherche à détruire l’opposition.
Cela tombe sous le sens, car Timochenko représente une véritable menace pour lui: à la présidentielle de l’an dernier, elle n’avait qu’un petit retard de 3 % des suffrages. Mais cette femme politique privilégie une autre explication. «C’est un régime autoritaire», a dénoncé Timochenko à la lecture de sa condamnation, mardi. «Sur fond de discours européen, Ianoukovitch éloigne l’Ukraine de l’Europe en engageant ce genre de procès politique.»
«Éloigne[r] l’Ukraine de l’Europe» est un message politique crypté qui signifie «rapprocher l’Ukraine de la Russie». La Russie et l’Union européenne se livrent à un bras de fer pour influer sur l’orientation à donner à l’Ukraine. Dans la logique de cette analyse, Ianoukovitch – qui trouve ses soutiens dans l’est de l’Ukraine, fortement russifié – est secrètement l’homme de Moscou.
En revanche, l’électorat de Timochenko habite principalement l’ouest de l’Ukraine. Elle est, du reste, la candidate que l’Union européenne souhaiterait voir à la fonction suprême de son pays. Donc, conformément à ce raisonnement que tient Ioulia Timochenko, on l’expédie en prison pour servir les intérêts du Kremlin. Mais il y a quelque chose qui cloche là-dedans.
Le fait que l’Union européenne ait dénoncé son procès était prévisible. Carl Bildt, le chef de la diplomatie suédoise, a déclaré: «Il est clair que ce procès en particulier est instruit conformément à des lois qui (…) ne devraient avoir aucune place dans tout pays ambitionnant de rejoindre l’UE.» Il y a eu des allusions très claires: l’emprisonnement de Timochenko mettrait en péril l’accord de libre échange entre l’UE et l’Ukraine, dont le texte doit être signé en décembre.
Le problème, c’est que les Russes ont aussi dénoncé ce procès. Le premier ministre russe, Vladimir Poutine, qui a signé cet accord avec Timochenko, a déclaré: «Il est dangereux et contre-productif de jeter le doute sur l’ensemble des dispositions [de l’accord]». Quant au ministre russe des Affaires étrangères, il a indiqué que derrière la condamnation de Timochenko, il y avait un «message sous-jacent clairement antirusse».
Le principal reproche fait à Ioulia Timochenko, c’est qu’elle s’est montrée trop généreuse vis-à-vis de la Russie sur un accord gazier, qu’elle a conclu en 2009. Elle cherchait ainsi à mettre un terme au différend concernant le prix d’achat du gaz pour l’Ukraine et les frais de transit prélevés par le pays (le gaz destiné à des clients plus à l’Ouest est acheminé dans des pipelines qui traversent l’Ukraine). Au fond, Ioulia Timochenko a été condamnée pour avoir été trop gentille avec la Russie. Comment ça pourrait-être compatible avec un complot du Kremlin visant à attirer l’Ukraine dans ses filets?
C’est manifestement un procès politique, pas pénal. Personne ne dit que Timochenko a été soudoyée par les Russes ou qu’elle a bénéficié d’avantages directs en conséquence de l’accord qu’elle a passé avec Moscou. Elle a peut-être été trop généreuse, mais une bonne partie de l’Europe de l’Est mourait de froid à cette époque; l’urgence était grande. À la rigueur, on pourrait l’accuser d’avoir commis une erreur de jugement politique.
Personne n’est assez dupe pour croire que les tribunaux ukrainiens font leur travail en toute indépendance sur cette affaire. Par ailleurs, les agissements de Ianoukovitch semblent avoir mis en furie les Russes au même titre que l’Occident. Pourrait-il y avoir une troisième explication? Ne serait-ce pas simplement une tentative bien maladroite de la part de Ianoukovitch de prouver qu’il ne dépend de personne, ni des Russes, ni de l’Occident?
En politique, bien qu’il ne faille jamais sous-estimer le rôle de la bêtise, cette explication reste très peu probable. Ianoukovitch est un homme impitoyable et retors, mais pas bête. Revenons donc à l’explication numéro 2, et tentons d’en élaborer une version plus subtile.
Admettons que Ianoukovitch soit en effet l’homme de Moscou et que son but ultime soit d’intégrer l’Ukraine au bloc de libre échange que la Russie est en train de bâtir avec la Biélorussie et le Kazakhstan. Dans ce cas, il doit d’une manière ou d’une autre écarter la possibilité d’une proposition concurrente d’accord de libre échange avec l’Union européenne. Mais il ne veut pas le faire de son propre chef, car au moins la moitié des électeurs ukrainiens sont pour une plus grande intégration à l’Ouest.
La solution idéale est donc de s’arranger pour que l’interruption des discussions autour d’un accord de libre échange avec l’Ukraine vienne de l’UE elle-même. En l’occurrence en la plaçant devant un cas de violation des droits de l’homme qui ne laisse pas d’autre choix à l’Union. Si l’UE suspend les pourparlers à cause du procès de Ioulia Timochenko, c’est une situation gagnant-gagnant pour Viktor Ianoukovitch.
Si telle est réellement la stratégie du dirigeant ukrainien, le Kremlin doit également jouer son rôle et protester contre le procès de Timochenko – ce qu’il fait. Une fois que l’UE aura cessé de vouloir négocier un accord de libre échange avec l’Ukraine, Kiev et Moscou pourront s’embrasser et se réconcilier. Et au bout d’une période raisonnable, Ianoukovitch pourrait faire adhérer l’Ukraine à l’union douanière avec Moscou, sans que l’opposition au niveau national ne soit trop forte.
Finalement, c’est ce que Ioulia Timochenko craignait. Elle ne souhaite pas que l’UE mette fin aux négociations sur l’accord de libre échange avec l’Ukraine en raison de son procès et de sa condamnation. «Il faut sauver l’Ukraine», avait-elle lancé au mois de juin. «Si aujourd’hui l’UE repousse l’Ukraine et la laisse seule face à son régime, elle sera plongée dans le passé pendant plusieurs décennies.»