La nouvelle arme palestinienne

Les Palestiniens ont finalement mis au point une stratégie qui pourrait bien fonctionner, et l’idée leur est venue plus ou moins par hasard.

Après 19 ans de «négociations directes» avec Israël sans qu’on ne semble jamais approcher d’une paix durable, ils commençaient à perdre patience, et leur leader, Mahmoud Abbas, avait grand besoin d’une victoire, aussi minime soit-elle, pour augmenter sa cote de popularité en chute libre. Il a donc décidé de solliciter la reconnaissance de la Palestine en tant qu’État souverain.

Il s’est bien gardé de dire clairement qu’il abandonnait les tractations avec Israël pour toujours, mais il insiste sur le fait qu’elles ne reprendront que quand les colonies juives cesseront de s’implanter dans les territoires palestiniens occupés (autant dire quand les poules auront des dents). D’ici là, il s’efforce de donner plus de poids à son pays, en position de faiblesse dans les négociations, en le faisant intégrer les Nations Unies.

Il sait pertinemment que la Palestine n’a aucune chance de devenir membre à part entière des Nations Unies, car les États-Unis ont promis d’exercer leur droit de veto pour l’en empêcher. Toutefois, l’intégration aux différentes agences des Nations Unies, comme la Banque mondiale ou l’Organisation mondiale de la santé, n’est soumise à aucun veto, et le fait de devenir membre de ces instances rapprocherait imperceptiblement la Palestine du statut d’État légitime.

Leur première cible a été l’UNESCO (organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture), dont la Palestine est devenue membre à part entière avec 107 voix pour, 14 contre et 52 abstentions, le 31 octobre.

La réaction des États-Unis ne s’est pas fait attendre: ils ont immédiatement suspendu leur énorme contribution au budget annuel de l’UNESCO (22 % du budget total). Victoria Nuland, porte-parole du Département d’État américain, a qualifié ce vote de «regrettable, prématuré et contre-productif au regard de l’objectif commun, à savoir une paix juste et durable au Moyen-Orient».

Israël, pour sa part, a accueilli la nouvelle en annonçant un coup d’accélérateur à la construction de 2000 nouveaux logements destinés aux colons juifs dans les territoires occupés. L’État hébreu a également suspendu le transfert des revenus fiscaux qu’il collectait pour le compte de l’Autorité palestinienne sur les marchandises transitant par son territoire. Il faut savoir que cela représente environ 100 millions $ par mois, soit la moitié du revenu national de l’Autorité palestinienne, qui se retrouve dans l’impossibilité de payer ses fonctionnaires.

Ces mesures sont certes un coup dur pour les Palestiniens, mais les installations de colons juifs sur la rive gauche du Jourdain sont incessantes et Israël coupe les vivres à la Palestine quand bon lui semble (c’est la deuxième fois cette année) et il n’y a donc là rien d’inhabituel. Quant au veto de Washington, il était également plus que prévisible: une loi fédérale de 1990 oblige en effet les États-Unis à retirer leur soutien financier à toute organisation qui reconnaîtrait l’OLP.

Mais cette loi, dont les Palestiniens avaient à peine entendu parler lorsqu’ils ont adopté leur stratégie, constitue pour eux une formidable opportunité: il y a 14 autres agences onusiennes, de la FAO (organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture) à l’agence météorologique mondiale, et la plupart ont les mêmes conditions d’adhésion que l’UNESCO, à savoir une majorité de deux tiers des membres existants, sans possibilité de veto.

Si les Palestiniens demandent à adhérer à chacune d’entre elles au cours de l’année à venir, leur candidature recueillera sans doute la même majorité de 88 %. En effet, aucun des pays qui ont défié les États-Unis en votant pour l’entrée de la Palestine au sein de l’UNESCO ne souhaitera perdre la face en votant différemment pour les autres agences. Du coup, chaque fois, Washington n’aura d’autre choix que de se plier à sa propre loi et de cesser de financer l’agence en question.

En retirant leur soutien financier, les États-Unis ne risquent pas d’être bannis de ces agences, du moins pas avant très longtemps, mais ils auraient moins d’influence sur elles. Or, étant donné l’importance de ces agences sur la gestion du monde, cela constituerait une véritable catastrophe diplomatique pour Washington et mettrait à rude épreuve les liens unissant les États-Unis et Israël.

Il semblerait d’ailleurs que les décideurs américains, israéliens et palestiniens viennent seulement de prendre conscience de cet état de fait. Cela met les Palestiniens dans une position de force inédite face aux Américains, mais c’est un outil à manipuler avec précaution, car Washington n’a pas le choix. Les États-Unis sont un État de droit, et l’administration Obama sera contrainte d’appliquer cette loi, aussi archaïque soit-elle, jusqu’à ce que le Congrès l’abroge.

La loi interdisant aux États-Unis de financer une agence des Nations Unies acceptant la Palestine parmi ses membres date de 1990, avant la signature des accords d’Oslo et à une époque ou ni Israël ni les États-Unis n’avaient le moindre contact avec les dirigeants palestiniens. Pourtant, il serait bien étonnant de voir le Congrès (que certains qualifient officieusement de territoire occupé par Israël) revenir dessus.

En utilisant ce nouvel argument, Mahmoud Abbas pourrait parvenir à évincer les États-Unis de la plupart des agences internationales, mais là n’est pas son intérêt. Son but est, plus modestement, d’amener Washington à faire pression sur Israël pour obtenir l’arrêt de la colonisation et des négociations dignes de ce nom.

C’est impensable dans le contexte d’une année électorale, M. Abbas attendra donc peut-être que l’on connaisse le nouveau président américain en fin d’année prochaine. La loi américaine restera en vigueur, mais si Obama est réélu en 2012, il préférera peut-être faire pression sur Israël plutôt que de se retrouver dans une situation où les États-Unis seraient isolés diplomatiquement. Seul l’avenir nous le dira…