La splendeur d’une identité

Dans deux jours, c’est le jour du Souvenir. La guerre, les soldats morts. C’est donc aussi le temps des coquelicots rouge sang en plastique. Il y en a qui s’en mettraient jusque su’a tête s’ils le pouvaient, mais bon, la bienséance.

Toutefois, il n’y a pas que les coquelicots rouges. Il y a aussi les coquelicots blancs. Un mouvement qui aurait été lancé en 1933, en Grande-Bretagne, pour honorer la mémoire des victimes civiles de la guerre.

La Légion britannique s’en accommode, mais la Légion royale canadienne ne tripe pas ben ben fort sur ce concept, vu que cette fleur lui appartient, apparence.   

Parlant de triper, le coquelicot, aussi appelé pavot, a des effets narcotiques. En wikipédiant, j’ai découvert que ses effets apaisants étaient autrefois appréciés des parents de jeunes enfants qui mélangeaient «du coquelicot à la bouillie des enfants pour faciliter leur sommeil». Quel bel euphémisme tout en retenue pour dire: avoir la sainte paix!

Vos enfants sont turbulents, Madame? Faites pousser du pavot en masse pis envoyez la marmaille jouer dans le jardin! Surtout, dites-leur de ne pas manger de pavot sous aucun prétexte. Insistez, même. Car si vous leur dites d’en manger, ils n’y toucheront pas.

Et le soir, vous allez pouvoir vous reposer les côtés de la tête.

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Dieu merci, on est loin de cette Première Guerre mondiale dont on célèbre l’Armistice. Me semble que c’était hier! Holé que le temps passe vite! Si vite qu’on a dû le reculer en fin de semaine. Le temps de reprendre notre respire.

On vit dans un temps essentiellement virtuel. On avance, on recule, comme si de rien n’était. C’est fascinant. Tenez, le calendrier actuel, le calendrier grégorien, n’existe que depuis le 15 octobre 1582. La veille, c’était le 4 octobre; le lendemain c’était le 15. On venait de régler le problème du temps perdu sous le calendrier julien.

Aujourd’hui, pour reprendre le temps perdu, on se contente de faire de l’overtime. La loi du moindre effort, quoi! Les temps changent.

Peu importe la date où l’on est rendu, le temps qu’il fait, le bon temps, le fil du temps, l’air du temps, le temps perdu, les temps qui courent, tout cela ne dure qu’un temps.

Le Temps est tellement important qu’à Edmundston, il a même remplacé les six peuples fondateurs!

Oui! Le Temps vient d’être sacré nouvel emblème d’Edmundston! Avec un nouveau logo pis toute. Paraît qu’il y a même un sablier dans le nouveau logo. Pis il y a comme trois tites pattes coupées, des hélices paraît-il (l’hélicoptère de Fraser?), pis une vallée, pis une montagne au soleil, pis une montagne à l’ombre. Il manque juste une montagne rongée par le développement immobilier sauvage. Un oubli, sans doute.

Ouf! C’est un logo chargé, car on n’a pas de temps à perdre, le temps c’est de l’argent, faut vivre avec son temps, il y a un temps pour tout, et c’est à Edmundston, Nouveau-Brunswick, Canada, Amérique, Terre, que ça se passe!

On nage en plein conte de fées. Faut pas se surprendre qu’il y ait une licorne dans les armoiries de la ville! Même si ça fait belle lurette qu’on ne chasse plus la licorne à Edmundston.

Dorénavant, partout sur terre, à ceux qui demandent quel temps il fait, on pourra répondre:

_ Coudon, va voir à Edmundston. C’est là qu’on le fait!

Ou la multitude de gens qui disent dans une journée qu’ils n’ont pas le temps, qui n’ont plus le temps.

_ Bon, ben, va en chercher à Edmundston. C’est là qu’on le vend!

Je n’ose imaginer les foules de touristes des quatre coins du monde qui, à cause de ça, vont arriver en autocars climatisés pour passer du temps à Edmundston. La légendaire hospitalité locale va se faire aller! Sortez les ployes!

Évidemment, ça va prendre de grands parkings pour les autocars. Bof, si on manque d’espace, on pourra toujours jeter la cathédrale par terre, c’est la seule chose de beau dans cette rue-là, anyway. Ça dépare.

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Depuis le temps, on en a vu des tentatives de branding à Edmundston. De marquage au fer rouge. On n’a ménagé aucun effort pour lui donner une image de marque.

Il y avait jusqu’à récemment «la ville six étoiles». Oubliez ça. Y a des affaires cinq étoiles, mais six, c’était charrier un peu.

Y a eu aussi «la République». Bof, ça différenciait trop les gens du coin de ceuzes qui vivont pas par là, surtout que le reste du pays vit sous un régime monarchique. Ça donnait l’impression que le monde d’Edmundston voulait faire les indépendants.

On a même inventé l’Acadie des terres zé forêts pour dire aux gens de la place qui c’est qui sont. On peut maintenant se vanter d’avoir l’Acadie des terres et forêts, au Nord-Ouest; l’Acadie des sables et de la mer, au Sud-Est; pis l’Acadie des coques et des flots, dans la Péninsule! C’est la Sainte Trinité acadienne!

Sauf que dans la région du Madawaska, outre ceux qui se disent Acadiens, il y en a beaucoup qui se disent Brayons, et beaucoup qui se demandent si ces deux identités sont concomitantes, convergentes, ou concurrentes.

Trouver une marque de commerce prestigieuse pour projeter la ville sous un éclairage séduisant, c’est une démarche on ne peut plus légitime, pour les gens du lieu, et c’est une initiative on ne peut plus efficace auprès des visiteurs.

Mais le branding doit-il servir à masquer un problème identitaire ou plutôt à révéler la splendeur d’une identité au monde entier? Viendra-t-on en masse visiter des gens qui ne savent pas dire, ou n’osent pas dire, qui ils sont?

Au Madawaska, c’est peut-être le temps d’arrêter de tourner en rond autour du pot. Mais avant, faut trouver le sablier dans le nouveau logo. Grosse job.