Euro-embrouillamini

Décembre 1893, le premier ministre grec de l’époque se leva pour annoncer devant le Parlement: «C’est regrettable, mais nous sommes en faillite.» Nul ne fut terriblement surpris, puisque le pays avait déjà été en défaut de paiement sur sa dette extérieure trois fois au IXe siècle. Cette situation s’est reproduite en 1932, et tout semble annoncer un nouveau défaut en 2012.
Dans la mesure où la Grèce est passée à l’euro, la monnaie commune à 17 membres de l’Union européenne (UE), le problème dépasse le simple cadre national. De nombreux observateurs pensent qu’un défaut de la Grèce pourrait sonner le glas de l’euro. D’où les tentatives désespérées de la part des Européens de ficeler à la hâte un paquet d’aide visant à maintenir la solvabilité grecque.

Le dernier plan en date est richement doté: 130 milliards d’euros d’aide directe ainsi que l’abandon, par diverses banques européennes, de 50 % des énormes créances grecques. En contrepartie, le pays doit renforcer sa politique d’austérité pour ramener sous contrôle son déficit. Mais le peuple grec n’en peut plus de subir la rigueur. Chaque jour apporte donc son lot de surprises.

Mardi 1er novembre, le premier ministre, George Papandreou, accepte le plan de sauvetage de l’UE – soupir de soulagement général! Seulement, le lendemain, il prend tout le monde de court en promettant d’organiser, en février, un référendum sur le plan d’aide européen: c’est-à-dire encore trois mois d’incertitude, avec de fortes chances qu’au final les électeurs grecs rejettent l’accord trouvé.

C’est la panique sur les marchés; les dirigeants européens se mettent en colère. Jeudi 3 novembre, ils font savoir à Papandreou qu’il ne peut pas tenir de référendum sur le plan de sauvetage de l’UE, comme si les Grecs pouvaient négocier l’accord s’il ne leur plaisait pas. La question peut à la rigueur porter sur l’euro: les Grecs veulent-ils rester ou non dans la zone euro? L’UE cesserait de verser de l’aide à la Grèce jusqu’à ce que sa population vote «oui». Si elle votait «non», il ne serait plus du tout question d’aider la Grèce.

Dans la nuit du jeudi, Papandreou renonce finalement à son référendum. Le lendemain, il survit tout juste à un vote de confiance au Parlement en promettant de permettre la formation d’un gouvernement de coalition nationale pour prendre la relève. Mais samedi dernier, Antonis Samaras, le chef du principal parti d’opposition, refuse de rejoindre un «gouvernement d’unité nationale», exigeant à la place la tenue immédiate d’élections.

Dimanche, Antonis Samaras change d’avis et accepte d’intégrer un gouvernement provisoire chargé d’appliquer les mesures d’austérité promises, puis d’organiser des élections en février, sous la condition que Papandreou ne puisse pas redevenir premier ministre. Les rebondissements n’en finissent plus.

Les Grecs ont pratiquement inventé le théâtre, et il faut dire qu’ils excellent en la matière. Mais la Grèce reste un petit pays, et la communauté internationale se soucie peu de l’état de son économie ou de sa politique. Au fond, cette crise n’a rien à voir avec la Grèce, c’est pourquoi les marchés s’inquiètent. Il en va de l’avenir de l’euro, laquelle monnaie a été mise en place sur des bases bancales dès le départ.

L’euro est un projet essentiellement politique, qui visait à enfermer les membres de l’UE dans une union perpétuelle au moyen d’un dispositif monétaire unique. Mais les populations des pays concernés n’ont guère apporté leur soutien à la cession de la souveraineté nationale – indispensable pour créer des institutions financières communes qui soient solides. Personne ne voulait d’une Banque centrale européenne qui puisse donner des ordres aux gouvernements sur des questions telles que les déficits budgétaires ou les taux d’inflation.

Les fondateurs de l’euro ont aggravé leur erreur en ne limitant pas la zone euro au noyau nord-européen. Celui des puissances économiques ayant une forte productivité. On voulait de l’unité: on a donc encouragé des pays méditerranéens, comme la Grèce, qui affichait pourtant une productivité relative extrêmement faible, à passer à l’euro.

Sa monnaie (l’euro) étant saine, la Grèce a eu un accès pratiquement illimité au crédit. Et puis elle s’est très largement endettée: en 10 ans, la masse salariale des fonctionnaires a doublé. Cela ne pouvait pas durer éternellement.

Lorsque la crise a éclaté, l’an dernier, il est devenu évident que le gouvernement grec ne pourrait jamais rembourser sa dette, même en imaginant les coupes budgétaires les plus importantes qui soient. Mais en cas de défaut, les banques européennes, qui ont tant prêté à la Grèce, seraient en très mauvaise posture. Certaines pourraient déposer le bilan. L’euro serait en péril.

C’est pour cette raison que l’UE injecte de telles sommes pour prévenir un défaut grec, tout en forçant les banques européennes à accepter une décote de 50 % des obligations grecques qu’elles détiennent. Malgré toutes ces mesures, la Grèce continue de crouler sous les dettes, et l’UE aura encore plus de mal à créer une autorité financière ayant le pouvoir de protéger l’euro. En effet, il n’y a pas en Europe la volonté politique de créer une Europe véritablement fédérale avec des économies harmonisées.

Quand est-ce qu’Athènes se déclarera finalement en défaut de paiement une bonne fois? Voici un indice. Les dépôts en euros dans les banques grecques ont chuté de 14 % l’an dernier.

Les déposants ont, en effet, transféré leur argent à l’étranger pour éviter qu’il ne soit converti en «nouvelles drachmes» très fortement dévalorisées au moment où la Grèce sortirait brutalement de l’euro. Rien que le mois dernier, les dépôts en euros ont encore baissé de 6 %. Autant dire qu’un défaut de paiement grec pourrait intervenir bientôt.