L’automne arabe laisse entrevoir des progrès

Le «printemps arabe» était un spectacle impressionnant et de courte durée: des révoltes pacifiques dans les rues de pays arabes ont eu raison des dictateurs tunisien et égyptien en seulement quelques semaines. En Libye, en Syrie, au Bahreïn et au Yémen, des soulèvements similaires ont suivi. L’«automne arabe» est un processus plus lent et plus confus, mais en dépit du carnage qui se déroule en Syrie et des prémisses turbulentes d’un premier scrutin démocratique en Égypte, les nouvelles ne sont pas mauvaises.

Au Bahreïn, les manifestants ont été délogés des rues par une force militaire massive. Quant à la révolution libyenne, elle n’a pu triompher que grâce à l’intervention militaire occidentale, favorable aux rebelles. En Syrie et au Yémen, des protestations qui étaient au départ non violentes risquent de dégénérer en guerre civile. Mais, dans l’ensemble, la situation demeure malgré tout plutôt positive.

En octobre, la Tunisie a connu la première élection libre de son histoire, de laquelle est ressorti un gouvernement de coalition globalement acceptable aux yeux du plus grand nombre de Tunisiens. D’aucuns redoutent que le rôle prépondérant acquis par le parti islamique local, Ennahda, au sein du nouveau gouvernement soit de mauvais augure pour l’un des pays arabes les plus laïcs. Les cadres d’Ennahda promettent toutefois de respecter les droits des Tunisiens moins portés sur la religion. On peut raisonnablement leur faire confiance. Les législatives marocaines du vendredi 25 novembre ont donné des résultats du même genre. Le principal parti islamique, le Parti de la justice et du développement (PJD), a remporté la plus grande part des suffrages, mais sans majorité absolue. Il ne fait pas de doute qu’il occupera une place de premier choix dans le nouveau gouvernement. Cependant, le PJD ne cherchera pas à imposer à tout le monde ses principes et points de vue.

Ce parti marocain tire son nom du parti de la justice et du développement (AK) au pouvoir en Turquie, une formation islamique qui a remporté successivement trois élections et a accompagné la croissance économique la plus rapide qu’ait connue le pays. À l’image du Parti AK, la version marocaine est conservatrice du point de vue social, favorable à l’économie de marché, et tout à fait respectueuse de la Constitution laïque.

Ces partis sont composés de «démocrates musulmans», pour reprendre l’expression d’un membre du Parti AK de Turquie, qui fait une comparaison avec les démocrates chrétiens d’Europe occidentale. Ils n’ont aucun lien avec les islamistes radicaux d’organisations telles qu’al-Qaïda. Ils représentent simplement, dans une société musulmane, le point de convergence naturel des votes des conservateurs, de la même manière que le Parti républicain rassemble les voix de la plupart des conservateurs chrétiens aux États-Unis.

Il n’y a pas eu de révolution au Maroc: la nouvelle Constitution adoptée par référendum en juillet était une tentative, de la part du roi Mohamed VI, d’anticiper les revendications d’une plus grande démocratie qui balayent le monde arabe. Elle contraint le roi de choisir un premier ministre issu du parti remportant le plus grand nombre de sièges au Parlement; il ne peut plus nommer qui bon lui semble, et sa marge de manœuvre est limitée de plusieurs autres manières.

Des changements du même ordre sont en cours en Jordanie, où le roi Abdullah II tente également d’éviter des exigences radicales de réforme. Même les monarchies profondément conservatrices de la péninsule arabique ont toutes soutenu la décision de la Ligue arabe, le week-end du 26-27 novembre, d’imposer des sanctions au régime brutal de Bachar el-Assad en Syrie. Des sanctions qui prévoient un gel de ses avoirs et un embargo sur les investissements.

S’il reste possible que la Syrie sombre dans une guerre civile, les autres pays arabes prennent leurs responsabilités au sérieux: seuls deux pays arabes ont voté contre ces sanctions. Le 23 novembre, le président yéménite, Ali Abdallah Saleh, a démissionné après des mois de tergiversation et 33 ans de règne sur le pays, laissant au moins à sa nation une chance de se rapprocher d’un avenir démocratique.

En Égypte, de loin le plus grand pays arabe, débute cette semaine la première phase d’élections législatives qui s’étaleront dans tout le pays, région par région, jusqu’à début janvier 2012.

Des manifestants ont réinvesti la place Tahrir du Caire, affirmant que l’armée veut s’accrocher au pouvoir. Mais les choses sont plus compliquées qu’il n’y paraît.

L’armée a déjà consenti à ce que le nouveau président soit élu d’ici à juin prochain et non six mois plus tard. Mais ce n’est pas cette question qui explique les manifestations de la place Tahrir. Elles visent en fait à forcer un report des législatives.

Les nouveaux partis libéraux et laïcs soutiennent tacitement les manifestants, car ils craignent que les Frères musulmans ne remportent ces élections.

Ce qui est tout à fait possible, car ces derniers ont continué d’opérer à moitié dans l’ombre sous la dictature de Moubarak. Tandis que les vieux partis libéraux se sont éteints peu à peu. Mais le fait que certains partis ne soient pas aussi prêts que d’autres pour les élections n’est pas une excuse valable pour les ajourner. Il est urgent que l’Égypte ait un gouvernement élu.

Cela ne va pas tarder. Et si les Frères musulmans y jouent un rôle majeur, eh bien soit. Il y a longtemps que ce mouvement a laissé de côté le radicalisme qui le caractérisait à l’origine. Et puis, on ne peut pas éternellement remettre à plus tard la démocratie simplement parce qu’on ne fait pas confiance à ses concitoyens.

Tout compte fait, il n’y a qu’au Bahreïn que le «printemps arabe» a été complètement écrasé. Dans ce petit royaume, la semaine du 21 novembre, le roi a reçu un rapport émanant d’une commission indépendante.

Elle a conclu qu’il n’y avait pas de complot de l’Iran à l’origine des manifestations, et qu’on a maltraité beaucoup de personnes arrêtées – «yeux bandés, coups de fouet, coups de pied, décharges électriques et menaces de viol, pour leur arracher des aveux».

Le Cheikh Hamad bin Isa Al-Khalifa s’est dit «consterné» par ces conclusions et a assuré que «ces événements douloureux ne se reprodui[raient] plus». Ce n’est peut-être pas entièrement vrai, mais c’est un premier pas dans la bonne direction.

Faire régner la démocratie et l’état de droit dans le monde arabe est et a toujours été un grand projet tortueux. Tant il est vrai que des progrès ont été réalisés sur de nombreux fronts.