Quand les caisses s’égrainent (III)

Bon lundi! Au début des années 1980, on dénombrait 89 caisses dans le réseau sous le chapeau de Fédération des caisses populaires acadiennes. Dans chaque localité, un conseil d’administration composé de membres bénévoles exerçait la gouverne de cet outil de développement économique communautaire. Si on établit à 10 le nombre de bénévoles impliqués au niveau de chacune des caisses, on avait donc environ 890 personnes activement engagées dans le mouvement coopératif. Ou, si vous préférez, un bénévole pour 280 Acadiens, bébés et enfants inclus. C’est impressionnant. Ce sont autant de bénévoles qui non seulement ont goûté au monde des affaires, mais qui ont également participé à la gouverne d’une entreprise.  En ce sens, le mouvement des caisses populaires a été une véritable école de formation économique et financière pour la communauté acadienne.

Au 1er janvier 2012, à la suite de nombreuses fusions, il ne restera que 15 caisses populaires dans le réseau. Des caisses qui sont toujours gouvernées par un conseil d’administration. Sauf qu’en réduisant le nombre de caisses, on a par le fait même réduit le nombre de bénévoles directement impliqués dans la gouverne des caisses. En fait, une réduction considérable qui a deux effets.  D’abord, on a moins de membres bénévoles qui apprennent à gouverner une institution financière. C’est une perte au niveau de l’engagement des Acadiens au sein du mouvement coopératif.  Mais aussi, on a maintenant des bénévoles qui sont plus éloignés de la localité. On siège maintenant à des conseils qui représentent des régions plus ou moins grandes, selon les cas. Ce qui fait qu’en tant que membres, on connaît moins bien les gens qui nous représentent au sein des nouvelles caisses. Cet éloignement emporte avec lui le risque de la perte du sentiment d’appartenance tel qu’on le connaissait auparavant. 

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Au moment où on s’est embarqué dans cette vague de fusion des caisses locales, on visait à rassembler les effectifs financiers et humains afin d’être en mesure de mieux servir la clientèle. Les économies d’échelles serviraient à rationaliser les dépenses. Et les regroupements permettraient d’offrir une gamme plus étendue de services par des employés plus spécialisés. On pense notamment aux agents de prêts commerciaux et aux planificateurs financiers.  L’objectif était de regrouper les caisses afin qu’elles détiennent un actif d’environ 100 millions. C’était la grandeur idéale visée, celle qui permettrait d’atteindre les objectifs de rationalisation et d’offre de services adéquats. Or dans la mouvance vers de plus grands ensembles, on s’est emballé. Au point où on s’est retrouvé avec des amalgamations qui aboutissent à des caisses qui dépassent les 200 millions d’actifs. On peut voir cela comme un succès si on ne retient que le critère de la nécessité de fusionner.  Mais on peut aussi voir cela comme un échec. Parce qu’en créant de plus grosses caisses, on a étendu d’autant le territoire couvert.  Avec, comme je l’ai mentionné, une perte au niveau du nombre de membres bénévoles directement impliqués dans la gouverne des caisses et une perte au niveau du sentiment d’appartenance. Dans ces grandes caisses suprarégionales, on n’a plus trop l’impression d’avoir un contrôle communautaire sur la destinée de sa caisse.  Tout devient un peu plus anonyme, distant. Comme si notre caisse s’égrainait toujours un peu plus de l’emprise qu’on pouvait y avoir dans un passé pas trop lointain. 

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J’ai eu le plaisir, il y a quelques années, de proposer une initiative plutôt originale lors d’une assemblée générale des membres de ma caisse populaire, celle des Fondateurs. Les membres d’ici ont décidé de créer un Fonds de développement communautaire qui aiderait à financer des projets structurants dans les communautés desservies par la caisse. Chaque année, 5 % des profits de la caisse – les trop-perçus comme on les appelle dans le jargon des caisses – sont déposés dans ce fonds de développement plutôt que d’être retournés aux membres sous forme de ristourne. En fait, les membres ont ainsi décidé de remettre à la communauté une petite part de leur argent. Ceci, dans l’esprit coopératif qui se doit d’animer le mouvement des caisses populaires. Je siège d’ailleurs à un comité formé de bénévoles qui examinent les demandes de projets. C’est une belle façon d’impliquer d’autres bénévoles dans la vie démocratique de notre caisse locale. Ce qui est intéressant, c’est que les communautés visées sont assez rapprochées. Et les investissements éventuels vont aider au développement de nos communautés locales. En fait, il me semble que ma caisse est encore à dimension humaine. Elle n’a pas encore été noyée dans une entité suprarégionale. Ce qui rend l’engagement plus facile. Ce qui aussi assure également que les profits de ma caisse demeurent dans ma communauté. C’est d’ailleurs, me semble-t-il, ce à quoi devaient servir les caisses lorsqu’elles ont été fondées. Et bonne semaine.