Durban: un combat (climatique) d’arrière-garde

Le projet d’un nouvel accord sur le changement climatique est pratiquement à l’état de ruine.

On retrouve les mêmes têtes, à Durban (Afrique du Sud) cette fois. Mais l’espoir de progrès est encore plus mince que l’an dernier à Cancún. L’ombre menaçante du terrible échec de Copenhague 2009 continue de planer sur les débats.

Le seul fait de parler de «progrès», c’est être à côté de la plaque. Tous les efforts déployés à Durban visent à entraver d’autres engagements similaires ceux pris il y a 14 ans, dans le cadre du Protocole de Kyoto, pour réduire les émissions de gaz à effet de serre des pays développés.

L’idée d’un traité meilleur et plus ambitieux est morte. Ne serait-ce que l’extension des modestes objectifs de Kyoto en matière de réduction des gaz polluants après 2012 est sérieusement remise en cause.

Il faudra s’y faire: le monde extérieur, où règnent physique, chimie et équilibres thermiques globaux, n’aura qu’à attendre dix ou vingt ans; le temps que nous, habitants de la planète, résolvions nos petits problèmes politiques et diplomatiques. Un échec serait lourd de conséquences. Mais comment sommes-nous arrivés à cette situation chaotique?

Tous les gouvernements réunis à Durban, même ceux des États voyous en ce qui concerne les

questions climatiques – par exemple, la Chine, le Canada, la Russie et les États-Unis – savent parfaitement que le danger d’un réchauffement planétaire incontrôlable est grand et bien réel.

Les scientifiques de leur pays le leur ont confirmé; quant à leurs forces armées, elles élaborent des plans de gestion des conséquences climatiques. Mais s’ils ne bougent pas le petit doigt, c’est parce que les dossiers climatiques et énergétiques sont un redoutable piège politique.

Prenons le cas de Barack Obama. Quand on voit les conseillers dont il s’est entouré pour l’orienter sur les questions climatiques et énergétiques, il ne fait pas de doute qu’il est conscient de la gravité de la situation. Seulement voilà, il veut être réélu l’an prochain, et le lobby du déni climatique s’est montré si efficace aux États-Unis qu’Obama ne peut pas se permettre de dire tout haut qu’il prend ce problème au sérieux.

Surtout, il ne peut pas s’écarter de la ligne de conduite qu’avait adoptée George W. Bush, qui s’est retiré du traité de Kyoto. Bush avait promis de ne jamais signer un traité obligeant les États-Unis à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre, tant que les grands pays en développement, comme la Chine et l’Inde, n’auraient pas les mêmes contraintes. Obama tient le même discours; toute autre prise de position serait un suicide politique.

Sa position cadre parfaitement avec l’opinion occidentale, en particulier aux États-Unis, où on considère que les pays en développement rapide (la Chine, l’Inde ou le Brésil) sont dans une large mesure responsables du changement climatique. Leur taux d’émission de gaz à effet de serre augmente proportionnellement à la vitesse de leur croissance économique. Tandis que dans les «vieux pays riches», les émissions de gaz à effet de serre sont relativement stables. (C’est parce que leur croissance économique est plus lente et qu’ils disposent déjà d’infrastructures adaptées.)

C’est une réalité, certes. L’an dernier, l’essentiel de l’impressionnante augmentation des émissions de gaz à effet de serre dans le monde (6 %) est imputable à la Chine et aux autres pays émergents. La Chine émet, à l’heure actuelle, autant de dioxyde de carbone que les

États-Unis (quoique seulement un quart par habitant). Mais les pays occidentaux se focalisent sur cet aspect-là, car cela les arrange de ne pas regarder en face l’autre réalité.

Le point de vue chinois ou indien est assez différent. Ces deux pays soulignent le fait que 80 % des gaz à effet de serre d’origine humaine, aujourd’hui présents dans l’atmosphère, viennent d’un petit groupe de pays développés. Ces derniers ont exploité des combustibles fossiles à échelle industrielle pendant 200 ans. Ce sont eux, la véritable source de la menace du réchauffement planétaire – bien qu’ils aient maintenant plus ou moins stabilisé leurs émissions de CO2.

Effectivement, si les pays développés n’avaient pas rempli l’atmosphère de gaz à effet de serre durant les deux derniers siècles, la Chine et les autres pays en voie de développement auraient bénéficié d’une belle latitude pour faire croître leur économie sur les décennies à venir (même en consommant des combustibles fossiles à très grande échelle) sans provoquer de réchauffement significatif. Aux yeux des pays en voie de développement, cette réalité prime sur toutes les autres.

Ils n’ont pas tort. Et comme les pays riches ignorent leur énorme responsabilité historique du réchauffement, un accord mondial visant à éviter un changement climatique de grande ampleur reste quasi impossible. On ne peut pas insister pour que tous les pays réduisent de façon équivalente leurs émissions de CO2 quand un groupe de pays a bien plus contribué au réchauffement.

Au sommet de Durban, chacun sait à quoi ressemblerait un accord climatique – si toutefois on parvenait à en trouver un. Des pays développés, le texte exigerait des réductions radicales (moins 40 % en 10 ans, peut-être) et prévoirait, pour les pays émergents, un plafonnement des émissions au niveau actuel.

Même s’ils plafonnent leurs émissions, les pays émergents ne seraient pas disposés à mettre un terme à leur croissance économique. Ils auraient donc besoin de recourir à davantage de ressources énergétiques. Or cette nouvelle énergie devra être «propre» (énergie éolienne, solaire et nucléaire). Elle sera donc plus coûteuse que les combustibles fossiles. Qui prendrait alors en charge le surcoût? Les pays les plus riches, bien sûr, car ce sont eux qui portent le poids de la responsabilité historique.

L’équité compte beaucoup. Seul un accord équitable, qui reconnaît l’importance de l’Histoire, pourra être trouvé. Mais dans la mesure où la plupart des Occidentaux ignorent leur Histoire, et comme les gouvernements ne semblent pas vouloir les éclairer, la perspective d’un nouvel accord sur le changement climatique est bien lointaine.