Les femmes et les religions monothéistes

L’obsession des fondamentalistes musulmans pour le sexe est tellement exacerbée qu’elle en devient parfois franchement comique. Ainsi, lorsqu’un grand universitaire saoudien, le professeur Kamal Subhi, déclare dans un rapport destiné au conseil de la Choura, l’assemblée législative du pays, qu’autoriser les femmes à conduire sonnerait le glas de la virginité dans le royaume, cela se passe de commentaire. Il y a pourtant matière à réflexion.

Dans son rapport, le professeur Subhi rapporte une anecdote: assis dans un café, dans un pays arabe dont il tait le nom, il aurait remarqué que toutes les femmes le regardaient avec insistance et que l’une d’entre elles aurait été jusqu’à faire un geste indiquant clairement qu’elle était disponible. Pour lui, ce comportement est la conséquence directe du droit des femmes à conduire dans ce pays.

Malheureusement, il ne m’arrive pas la même chose quand je me rends dans un café… D’ailleurs, cela ne m’arrive pas non plus dans les bars, alors que je suis indubitablement l’homme le plus séduisant de ma génération (celle de la fin du jurassique). Curieusement, cela n’arrive pas non plus à mes amis, alors que nous vivons, pour la plupart, dans des contrées occidentales postchrétiennes dépravées où les femmes passent leur temps au volant.

Alors, peut-être ne possédons-nous pas le physique avantageux et l’irrésistible charme du professeur Subhi? Ou peut-être les femmes arabes sont-elles incroyablement lascives et dépourvues de toute morale? Ou, plus probablement, peut-être que tout cela n’est que le fruit de l’imagination du professeur… Dans ce cas, une autre explication, plus inquiétante, se profile.

On peut penser qu’il est tellement obsédé par le sexe et méfiant à l’égard des femmes que ce genre de scénarios imaginaires lui paraissent totalement naturels. Et, de fait, ils sont perçus comme parfaitement normaux par les fondamentalistes musulmans, comme le parti égyptien Al-Nour qui appelle à la stricte interdiction des bains de mer mixtes, de la «fornication» et de l’attribution de postes de direction à des femmes (rappelons que ce parti s’est tout de même adjugé 25 % des voix lors du scrutin de la semaine dernière).

Pourtant, les musulmans n’ont pas le monopole de ce mode de pensée rétrograde. En réalité, toutes les religions qui se réclament d’Abraham ont nourri une obsession pour le sexe et une défiance à l’égard des femmes, attitude encore d’actualité chez les fondamentalistes de tous bords. Il suffit pour s’en convaincre de prendre l’exemple de la mouvance juive Haredi (ultraorthodoxe) dont l’influence est de plus en plus importante et préoccupante en Israël.

La semaine dernière, la secrétaire d’État américaine Hillary Clinton a déclaré devant un auditoire qui comprenait le vice-premier ministre israélien Dan Meridor et le leader de l’opposition Tzipi Livni qu’elle était choquée par les discriminations de plus en plus fréquentes dont sont victimes les Israéliennes. Elle a même été jusqu’à comparer la séparation hommes/femmes dans certains bus de Jérusalem à l’humiliation subie par Rosa Parks, la célèbre Afro-Américaine qui est entrée dans l’histoire en 1955 en refusant de céder sa place à un Blanc.

Madame Clinton a rapproché le comportement de certains soldats israéliens qui ont boycotté un concert où se produisaient des femmes de l’attitude de l’Iran envers les femmes. Mais, pour le Dieu des Haredim, il est insupportable que des hommes écoutent des femmes chanter et ils n’avaient donc pas d’autre choix que de partir. Quant à ceux qui iraient s’imaginer que les chrétiens sont au-dessus de ce genre de raisonnements sexistes, le révérend Pat Robertson, l’un des prêcheurs évangélistes les plus influents du paysage télévisuel américain, devrait leur ôter leurs illusions.

Son Credo a de quoi faire froid dans le dos: «La pensée féministe ne recherche pas l’égalité de droits pour les femmes. En réalité, il s’agit d’un mouvement socialiste et contre la notion de famille qui incite les femmes à quitter leurs maris, tuer leurs enfants, pratiquer la sorcellerie, anéantir le capitalisme et devenir lesbiennes».

Sans parler des idées saugrenues que ce mouvement véhicule, comme conduire ou encore fréquenter des cafés pour y lancer des œillades provocantes à des universitaires vieillissants…

Où ce raisonnement trouve-t-il son origine? Historiquement, de nombreuses sociétés et religions fonctionnaient selon un modèle patriarcal laissant bien peu de place à la femme: dans les sociétés traditionnelles hindoue, bouddhiste ou confucéenne, le sort des femmes n’était guère enviable. Pourtant, on n’y a jamais observé cette panique sexuelle des hommes, cette peur viscérale et ancestrale que suscite la liberté des femmes dans toutes les religions monothéistes issue du Moyen-Orient. D’où peut venir cette obsession?

Après trois tentatives pour ce paragraphe, je dois admettre que la réponse m’échappe. Une chose est claire à la lumière de l’Histoire: il y a 5000 ans, le Croissant fertile a été le théâtre d’une opposition acharnée entre les anciens cultes voués à la fertilité féminine et les nouvelles religions centrées sur l’homme et célébrant la guerre, la hiérarchie et l’obéissance absolue.

Ces dernières finirent par s’imposer partout. Il y a 3500 ans, les hiérarchies patriarcales régnaient sans partage «sur la Terre comme au ciel». Quant à savoir pourquoi cette lutte a atteint son paroxysme au Moyen-Orient et pourquoi l’issue y a été si défavorable aux femmes, cela reste pour moi un mystère.

En réalité, cela importe peu. On ne peut pas refaire l’Histoire et il faut bien se résoudre à prendre les choses telles qu’elles sont à l’instant T. Cela ne signifie pas que l’Histoire doive se répéter éternellement: aujourd’hui, la plupart des juifs, chrétiens et musulmans condamnent les comportements extrêmes à l’encontre des femmes. Rien que le fait qu’il existe des termes spécifiques pour désigner ceux qui se rendent coupables de tels agissements témoigne de leur marginalité au sein des populations.

Les fondamentalistes constituent une importante minorité dans des pays tels que les États-Unis, l’Israël, l’Égypte et l’Iran, mais un phénomène bien plus confidentiel en France, en Turquie et en Russie. Certes, ils gagnent du terrain dans certaines régions, mais la tendance sur le long terme est clairement au déclin. En effet, selon les critères en vigueur aujourd’hui, tous les juifs, chrétiens et musulmans qui vivaient il y a 500 ans étaient des fondamentalistes enragés.