Quand les caisses s’égrainent (IV)

Bon lundi! Je termine ce lundi une série de quatre chroniques sur le thème de la réorganisation du Mouvement des caisses populaires en Acadie du Nouveau-Brunswick. Le titre peut paraître frondeur. Les caisses s’égrainent. En fait, ce qui frappe le réseau des caisses frappe tout autant l’ensemble de nos communautés locales. Le déclin démographique en milieu rural, un phénomène particulièrement troublant dans les régions du nord de la province, entraîne avec lui des conséquences qui frappent toutes les institutions locales. La rationalisation qui s’opère au niveau des caisses populaires n’est que le reflet d’une tendance lourde beaucoup plus large.

On connaît tous les problèmes que vivent les paroisses religieuses. Dans ce cas, la réduction de la population se jouxte à la baisse de ferveur religieuse. Ce qui force les autorités ecclésiastiques à fermer des églises et à regrouper des paroisses. Sachant que c’est autour de l’église que nos communautés acadiennes se sont organisées, la perte de ce fleuron local crée un grand vide.

Puis, la jeunesse devant s’expatrier pour trouver de l’emploi, c’est ci et là l’école locale qui de plus en plus doit fermer ses portes. Une autre institution phare à l’animation communautaire qui s’évapore. Bien souvent, s’ajoute à ce portrait la station-service locale, le magasin général et quoi encore.

Un jour ou l’autre, c’est par la force des choses l’institution financière qui doit fermer ses portes. En ce sens, ce sont davantage les communautés rurales acadiennes qui s’égrainent que les caisses en tant que telles. La caisse est autant victime que le symptôme de la dépopulation rurale.

Un deuxième phénomène frappe de plein fouet le mouvement coopératif. L’individualisme de plus en plus étendu. Auparavant, l’esprit communautaire était primé. Le partage communautaire, la solidarité sociale, l’entraide. Les familles étaient nombreuses et la vie sociale se faisait au sein des communautés.

De nos jours, les familles sont plus désarticulées et les communautés d’appartenance sont moins locales. Avec les moyens de communisations électroniques, les gens – les jeunes en particulier – entretiennent des rapports avec une communauté de gens résidant à des dizaines, sinon des centaines de kilomètres de leur lieu de résidence. La mobilité des esprits est plus facile. Et les choix sont faits selon des critères plus individuels.

En fait, on peut magasiner les idées, les biens et les services sur Internet comme jamais auparavant. On n’a qu’à prendre connaissance des habitudes de consommation en cette période des Fêtes pour s’en convaincre. De plus en plus de gens font leurs emplettes assis devant leur écran d’ordinateur. Et ils font le paiement de leurs achats en ligne. Ce qui affecte la santé financière de nos entreprises locales. En fait, la communauté devient de plus en plus virtuelle. Le centre de service, c’est l’ordinateur!

Ces changements frappent de front les principes idéologiques à la base du mouvement coopératif. Il est difficile de convaincre les gens des avantages de la mise en commun des ressources financières de la communauté locale pour en partager les profits. On pense à sa poche d’abord. Puis on saute par-dessus son monde immédiat pour participer à des espaces de solidarité plus larges. Je pense notamment au mouvement écologique qui est tissé par la toile électronique et qui transcende les frontières nationales. 

Ces nouvelles réalités sont autant de défis pour le réseau des caisses populaires acadiennes. Il faut trouver un moyen de vendre l’idéal de coopération en rafraichissant le message. Ce qui est d’autant plus difficile dans le contexte où la nécessaire rationalisation des opérations éloigne les membres de l’institution et crée parfois du ressentiment.

Un des avantages les plus importants du principe coopératif est que les membres des caisses peuvent toucher des ristournes lorsqu’il y a des profits. Or ces dernières années, les ristournes aux membres ont généralement été réduites en raison de l’exigence d’une plus grande capitalisation au niveau des réserves. Alors qu’auparavant les caisses devaient maintenir 5 % de leur actif en réserve afin de parer aux soubresauts de l’économie, on vise maintenant 10 %. Pour y arriver, on doit dès lors garder les profits en banque plutôt que les verser aux membres sous forme de ristournes.

Bien sûr, c’est certes souhaitable d’augmenter les réserves et ainsi solidifier la santé financière des caisses. Ce faisant cependant, surtout en période de rationalisation des centres de services, on prive les membres d’un avantage pécuniaire immédiat. C’est passager, j’en conviens. Mais ça enlève un bon argument pouvant favoriser une plus grande adhésion au mouvement.

Enfin, je termine ma réflexion avec la notion d’engagement social du mouvement coopératif. Les caisses doivent leur apparition au besoin de développement économique et financier des communautés locales. Elles présentaient un modèle d’autonomie financière et constituaient un excellent outil de développement communautaire. Surtout à une époque où nos communautés souffraient de sous-développement chronique. Je ne sais pas comment elles vont pouvoir jouer ce rôle dans l’avenir. Parce que nos communautés rurales sont frappées de plein fouet par des transformations qui remettent leur existence même en cause. Vite un outil de développement pour freiner ce déclin. Est-ce toujours le rôle des caisses? Ou leur nouvelle destinée est de faire de l’argent, coûte que coûte? C’est une question à laquelle seuls les membres pourront répondre. S’ils en ont encore le loisir, et le désir! Et bonne semaine.