Les compétences essentielles du père Noël

Un dernier réinvestissement sur la notion de compétences essentielles, car les derniers jours de cette chronique sont comptés! Nul doute que cette notion de compétences a fait un grand bout de chemin, mais qui aurait cru que même le père Noël doit avoir un ensemble de compétences pour être en mesure de bien faire les tâches qu’attendent de lui tous les enfants du monde… Bof!, disons une grande proportion des enfants des pays économiquement développés!

Le père Noël doit d’abord lire les quelque 20 millions de lettres qui lui sont adressées (il doit certainement recevoir l’aide de son équipe de travail, car il n’y a que 2 678 400 secondes en décembre… cela représente près de 10 lettres à la seconde. Nous reviendrons à la capacité de travailler avec les autres et à la planification du travail). Donc, la première compétence au profil du père Noël est la compétence de lecture de textes. Celle-ci est importante, mais elle n’est pas utilisée à un niveau de complexité élevé. Lorsque l’on parle de compétences essentielles, la notion d’importance n’est pas associée à la notion de complexité, ni au niveau de performance. Voici pourquoi: la lecture de textes est «importante», car le père Noël ne pourrait pas faire son travail s’il ne lisait pas (à qui livrerait-il les cadeaux!). Mais le niveau de lecture n’est pas élevé parce que le vocabulaire utilisé est simple, parce que les textes sont généralement courts et ne traitent que d’un seul sujet, les textes ne sont pas interdépendants les uns des autres et les conséquences de faillir à cette tâche ne causeront pas, disons-le, de tort à la santé des individus, ni à l’économie de l’entreprise: le niveau de lecture exigé est plutôt faible, soit le niveau 1, sur une échelle de 1 à 5 (selon Enquête internationale sur l’alphabétisation et les compétences des adultes, 2003). La «fonction de lecture» à laquelle doit s’adonner le père Noël dans cette tâche est celle de «lire pour s’informer».

En deuxième lieu, il doit aussi posséder une compétence de rédaction, car il doit rédiger une liste des bons enfants… et la vérifier deux fois: compétences de rédaction (niveau 1) et de pensée critique (nous y reviendrons à cette compétence de capacité de raisonnement).

Mais pour l’instant, continuons de nous attarder aux compétences essentielles du travail [ou les compétences de «littératie au travail»]. De toute évidence, le père Noël doit être un expert dans l’utilisation de documents: il doit être en mesure de localiser les fournisseurs et les distributeurs et compiler toutes ces données dans d’énormes matrices. Il doit certainement consulter des catalogues et remplir de nombreux formulaires. Il doit aussi être en mesure d’extraire des informations pertinentes à partir des tableaux de prévisions météorologiques, des tables des marées et de la direction du vent, de plans de vol aériens et de fuseaux horaires, etc., afin de planifier la livraison des jouets pour que le tout soit complété le 24 au soir. Selon toute évidence, l’utilisation de documents est une des compétences qui est des plus importantes et exigeantes… certainement un niveau 5. Précisons-le, la différence entre la compétence de lecture de textes et la lecture de documents revient à la «raison pour laquelle la tâche est complétée». Comme il a été mentionné, on lit un texte pour s’informer. Par ailleurs, on utilise des documents pour réaliser une tâche ou générer de l’information. En anglais,«reading to inform» et «reading to do»: la raison pour laquelle la tâche est accomplie est totalement différente dans l’un ou l’autre des cas, c’est la principale différence entre la lecture de textes et l’utilisation de documents.

Continuons… on ne peut pas en être absolument certain, mais il y a une assez forte probabilité que le père Noël doive maîtriser la compétence de calcul, à moins que les finances du pôle Nord soient la responsabilité de mère Noël. Mais d’une manière ou d’une autre, il faut assumer que les activités du père Noël sont à but non lucratif et qu’il n’y a pas de spéculation ni d’investissement sur les profits; en quelques mots, la complexité serait du niveau 2 pour la compétence de calcul… car même s’il doit faire plusieurs fois le même calcul, la comptabilité des actifs et des passifs est, tout compte fait, relativement simple, car il n’y a pas d’ambiguïté dans la source des nombres, les données sont claires et le nombre de formules utilisé est restreint. Mais là ne s’arrête pas l’exigence du calcul. En effet, le niveau de complexité exigé est de 3, car le père Noël doit considérer les différents taux de change dans sa tenue des livres.

De plus en plus, la compétence en informatique ou l’utilisation de la technologie est considérée comme une compétence de littératie en milieu de travail, car plusieurs tâches sont reliées aux courriels, au clavardage, à la recherche Internet ou Intranet et à l’utilisation des médias sociaux et de différents chiffriers ou logiciels de traitement de textes. Je suis persuadé que depuis le temps que le père Noël accomplit ses tâches, année après année, et même en considérant l’augmentation exponentielle de la population, qu’il n’utilise que très peu l’informatique pour accomplir son boulot: l’exigence est minimale. Donc, compétence peu importante, complexité faible. Ceci complète les compétences de littératie au travail, ou aussi appelées les compétences cognitives. Passons maintenant aux compétences douces ou compétences génériques essentielles.

Considérant l’ensemble du marché du travail, la compétence de communication est certes une des plus importantes. La capacité d’accueillir des clients, d’interviewer des gens, de les rassurer, ou de parler en public devant différents auditoires détermine le niveau de complexité de cette compétence. Mais voici, cette compétence n’a que quatre niveaux de complexité alors que la plupart des compétences essentielles sont mesurées sur une échelle de 1 à 5! Qu’à cela ne tienne, le père Noël n’a pas à défendre une cause et ses propos ne sont pas de l’ordre de la sécurité nationale, alors le niveau de compétence exigé est plutôt faible (niveau 1).

Avant d’aborder la compétence de raisonnement et les sous-compétences associées, j’évaluerais la compétence de la formation continue et du travail d’équipe. Depuis le temps qu’il porte les mêmes vêtements sans avoir changé son horaire de travail, je soupçonne que le contenu nécessaire pour bien exceller dans le travail du père Noël est assez stable. Bien entendu, il y a tout le développement techno­logique et les nouveaux jouets, mais cette information est fournie dans les lettres envoyées au père Noël. La méthode de travail n’a pas beau­coup changé et le milieu de travail est assez stable. Il ne semble pas y avoir de compétition pour le poste. On peut supposer que l’exigence de mise à niveau est plutôt faible.

Il en est tout autrement pour la compétence du travail d’équipe. Le père Noël doit être un vrai leader qui sait motiver, déléguer, superviser et «travailler en tant que membre d’une équipe». Tout dans le travail du père Noël est en lien avec cette compétence. Des fonctions associées à la supervision et au leadership, le père Noël doit les posséder toutes… «participer à l’amélioration des méthodes de travail, formuler des suggestions, superviser le rendement, renseigner les employés-lutins, choisir les fournisseurs, faire l’embauche des nouveaux employés-lutins, assigner les tâches aux employés-lutins et déterminer les formations nécessaires aux employés-lutins». Pour le père Noël, il s’agit d’une compétence importante et de niveau de complexité très élevé.

Enfin la compétence de capacité de raisonnement. Il s’agit de la plus complexe, car elle est subdivisée en six sous-compétences, chacune estimée sur une échelle de 1 à 4. D’abord la capacité de résolution de problème et la prise de décision; parce que les informations et les méthodes sont connues et qu’elles ne sont pas appelées à changer, parce que les conséquences ne sont pas désastreuses à la vie des gens et qu’il existe plusieurs antécédents pour assister le père Noël à prendre des décisions et à résoudre des problèmes, le niveau de complexité pour ces deux sous-compétences est 2.

On peut s’imaginer que le plan de travail de monsieur père Noël est souvent perturbé, qu’il doit continuellement déterminer ses priorités de travail, qu’il doit s’harmoniser avec tous ses lutins et qu’il doit certainement se «sentir tirailler dans son emploi du temps» (pensez au 20 millions de lettres!), il n’y a aucun doute que l’exigence de la compétence de planification et d’organisation du travail est des plus exigeantes: niveau 4.

La recherche de renseignements n’est pas très sollicitée, car ce sont les lutins qui fouillent pour les informations afin de fabriquer les différents jouets: niveau 1. L’utilisation particulière de la mémoire, par contre, est fortement sollicitée, car même si les informations sont ardemment archivées, le père Noël doit se souvenir du nom de tous les enfants qui lui ont envoyé une lettre (près de 20 millions!). Cette sous-compétence ne fait pas l’objet d’un niveau de complexité, elle est plutôt caractérisée par le «type de mémoire utilisé».

Enfin, la pensée critique. De toutes les compétences, c’est celle qui fait appel à ce que Descartes avait nommé la raison et le «sens commun», c’est celle qui n’a aucune échelle de mesure et qui est indéfinissable… il n’existe pas de donnée à propos de cette sous-compétence… alors cherchez donc à savoir comment le père Noël détermine si vous avez été bon ou non durant l’année! La pensée critique est cette capacité de réflexion qui nous permet de continuellement évaluer nos objectifs en cour de processus. La pensée critique est intrinsèquement reliée à la prise de décision et à la capacité de méta-cognition. Avec toute cette liste de compétences essentielles… ce n’est pas surprenant qu’il n’y ait qu’un seul père Noël! Joyeuse période des Fêtes à tous… de retour le 7 janvier 2012.
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Les informations sur les niveaux de compétences essentielles sont tirées du Bureau d’alphabétisation et des Compétences essentielles (BACE, RHDC Canada].

➣ Reno Michel Haché, M. Éd est conseiller principal de la formation en milieu de travail pour l’équipe R2 Ressources humaines. Envoyez vos commentaires et questions par courriel (Reno.Michel@r-2.ca).