Pacte suicidaire à Durban

La conférence climatique de Durban qui s’est achevée dimanche a été présentée comme un grand succès, notamment par sa présidente, la ministre sud-africaine des Affaires étrangères Maite Nkoana-Mashabane. «Nous clôturons cette conférence avec un plan qui devrait nous permettre de sauver la planète pour l’avenir de nos enfants et petits-enfants. Nous venons d’écrire l’histoire.» De bien belles paroles, mais la réalité est tout autre…

Cette fois-ci, parmi les pays en développement rapide, le plus hostile à l’idée d’un accord mondial contraignant était l’Inde (en 2009 et 2010, c’était la Chine qui ruait dans les brancards). Jayanthi Natarajan, qui menait la délégation indienne, a résisté vaillamment pendant trois longues journées de négociations intensives pour éviter la conclusion d’un traité engageant d’un point de vue juridique ses signataires. Au bout du compte, elle a admis qu’un accord aurait «force de loi», sans pour autant être «légalement contraignant».

C’est sur des points de sémantique comme celui-là que les avocats s’enrichissent, mais, en l’occurrence, c’est notre avenir à tous qui est en jeu. La question qui demeure en suspens est la suivante: au vu de ce qu’il sait déjà, comment le gouvernement indien a-t-il pu défendre pareille position?

Il y a trois ans, alors que j’interviewais la directrice d’un groupe de réflexion à New Delhi, elle m’a fait une déclaration fracassante. Son institut avait été chargé par la Banque mondiale d’estimer la perte de production alimentaire que subirait l’Inde dans l’hypothèse d’une augmentation de la température moyenne à la surface du globe de 2 °C, et la réponse était 25 %.

Cette étude, comme celles commanditées par la Banque mondiale dans d’autres grands pays, n’a jamais été publiée, probablement parce que les gouvernements de ces pays ont fait pression pour que les chiffres restent secrets. Il n’en reste pas moins que le gouvernement indien connaît la gravité de la situation.

Une diminution de 25 % de la production alimentaire serait une véritable catastrophe pour l’Inde. Le pays produit actuellement tout juste de quoi nourrir ses 1,1 milliard d’habitants. Si, comme l’annoncent les prévisions, la population croît de 250 millions de personnes dans les 20 prochaines années et que, dans le même temps, la production alimentaire chute de 25 % à cause du réchauffement climatique, ce sont 500 millions d’Indiens qui souffriront de famine.

De plus, l’Inde ne sera pas en mesure d’acheter sa survie en recourant à l’importation, car de nombreux autres pays seront dans la même situation, si bien que le cours des céréales, devenues denrées rares sur les marchés internationaux, sera exorbitant. Dans ces conditions, on s’attendrait à voir l’Inde remuer ciel et terre pour empêcher la température mondiale moyenne de gagner ces fameux deux degrés, mais elle n’en fait rien.

À l’instar de nombreux pays, l’Inde a signé une déclaration stipulant que le réchauffement ne doit en aucun cas dépasser deux degrés, mais, dans les faits, le gouvernement agit comme si rien ne pressait vraiment. Peut-être faut-il y voir un manque de réalisme… Ou peut-être les Indiens sont-ils trop attachés au principe selon lequel les «vieux pays riches» doivent payer pour les dommages qu’ils ont causés.

En matière de justice historique, l’argument est parfaitement recevable, car ces «vieux pays riches» ont émis 80 % des gaz à effet de serre d’origine humaine aujourd’hui présents dans l’atmosphère. Toutefois, des mesures rapides de ces seuls pays ne suffiront pas à empêcher l’augmentation de la température de 2 °C et la famine en Inde.

Pour la plupart des pays développés, les conséquences d’une hausse de température de 2 °C seraient moindres, du simple fait qu’ils sont situés plus loin de l’équateur. Alors certes, on peut taxer ces pays d’être égoïstes et de ne voir qu’à court terme, mais l’attitude de l’Inde est purement et simplement suicidaire.

En 15 ans de négociations autour du climat, force est de constater que les parties prenantes se sont montrées de moins en moins concernées. En 1997, avec le protocole de Kyoto, les pays développés s’engageaient à stabiliser leurs émissions de gaz à effet de serre, puis à les réduire de 6 % en moyenne à l’horizon 2012. Les pays en développement, pour leur part, étaient exemptés de tout contrôle, parce que leurs émissions étaient alors relativement faibles. D’ailleurs, une réduction encore plus importante des émissions devait intervenir dans une seconde phase du protocole, prévue à partir de 2012.

Sur la base des informations dont on disposait à l’époque, cette réponse était prudente, mais raisonnable. Mais, entre-temps, les émissions des pays en développement ont explosé au point que la Chine produit désormais bien plus de gaz à effet de serre que les États-Unis. À l’échelle planétaire, les émissions qui étaient censées diminuer ont en réalité augmenté de 6 % l’an dernier.

Alors, quelle réponse a apportée la conférence de Durban? Les objectifs fixés en 1997 à Kyoto pour les pays développés ont été reconduits pour 5 ans (sans aller plus loin en matière de réduction des émissions) et les pays en développement continuent de refuser toute limitation légale de leurs émissions. Résultat des courses: on prévoit un traité plus ambitieux (mais dont les termes restent à négocier) pour 2015, traité dont les objectifs, quels qu’ils soient, ne prendront force de loi qu’en 2020.

D’ici là, les émissions annuelles à l’échelle planétaire auront probablement doublé depuis la signature du protocole de Kyoto en 1997, et les fameux 2 °C qui nous font si peur aujourd’hui auront été dépassés depuis belle lurette. Certes, l’issue de la conférence de Durban aurait pu être pire (un abandon complet du concept d’obligation légale de réduire les émissions), mais l’accord trouvé n’en reste pas moins déplorable.