La France lèche les bottes des Arméniens

Je vais assez souvent en France. Mais après la publication de cet article, je risque d’être arrêté par la police si j’y mets les pieds.

Le Parlement français vient d’adopter une proposition de loi émanant de l’UMP, le parti du président Sarkozy. Le texte pénalise le fait de contester la qualification de génocide des massacres des Arméniens par les Turcs, en 1915, dans l’est de la Turquie. Nicolas Sarkozy va certainement ratifier cette loi le mois prochain, juste à temps pour l’élection présidentielle.

Il ne sera pas seulement interdit de nier le massacre de centaines de milliers (peut-être jusqu’à un million) d’Arméniens, qui s’est produit en Anatolie orientale en 1915, et la responsabilité de l’État turc. Ça, c’est un fait historique. Seuls les idiots, les scélérats et les ultranationalistes turcs réfutent cette réalité. L’État français va plus loin: quiconque remet en cause l’emploi du terme «génocide» sera puni d’un an d’emprisonnement ou d’une amende de 45 000 euros.

Pourtant, un «génocide» ne désigne pas uniquement le massacre de beaucoup de monde, même s’il s’agit de civils. Si c’était le cas, les États-Unis seraient coupables de génocide à Hiroshima. Le génocide est une tentative délibérée de nettoyer une grande partie ou la totalité d’un groupe ethnique, linguistique ou religieux.

Les mots comptent. Les descendants des Arméniens, qui ont été tués en 1915 et dont la plupart vit désormais au Liban, en France ou aux États-Unis, tiennent absolument à ce que la terrible épreuve de leurs arrières grands-parents soit qualifiée de génocide et non de simple catastrophe de guerre. On les a même taxés d’être «jaloux de l’holocauste», puisqu’ils estiment être lésés si on n’accorde pas à la tragédie arménienne le même statut que le génocide des Juifs européens par les nazis.

C’est curieux, l’État d’Israël n’a jamais été à l’aise avec cette revendication. Il évite d’utiliser le terme «génocide» s’agissant du massacre des Arméniens de 1915.

Il se pourrait évidemment que ce soit un simple désir des Juifs d’être sûrs qu’aucune autre grande tragédie de groupe ne soit comparée à celle des Juifs d’Europe. Mais il existe des raisons concrètes derrière le malaise israélien devant cette simple équation: holocauste juif = génocide arménien.

En 1945, environ la moitié de la population juive d’Europe avait été tuée. En 1918, à peu près la moitié des Arméniens qui vivaient dans la Turquie orientale avaient péri. Mais ce qui distingue l’holocauste de la plupart des autres atrocités n’est pas le nombre de morts, ni même la part de la population qui a été tuée. Ce sont les motivations de ces massacres.

Les Juifs d’Europe ont été tués conformément à une politique allemande clairement définie: des civils pacifiques ont été raflés et transportés vers des camps où ils ont été systématiquement exterminés. Ce qu’ont subi les Arméniens de Turquie était moins systématique et n’était probablement pas planifié.

On ne trouve pas, dans l’histoire turque, d’équivalent à la conférence de Wannsee (janvier 1942), au cours de laquelle les nazis ont planifié la «solution finale» au «problème juif». La déportation de masse des Arméniens pendant la Première Guerre mondiale, qui a fait des centaines de milliers de morts, a eu lieu alors que les soldats russes envahissaient l’Anatolie orientale et que des groupes de révolutionnaires arméniens organisaient des insurrections pour les soutenir.

Les soulèvements arméniens de 1915 furent de faible ampleur et inefficaces. Il n’en demeure pas moins que les révolutionnaires Dachnak et Hnchak avaient bien comploté avec à la fois les Russes et les Britanniques pour contribuer à des invasions planifiées de l’Anatolie orientale. Dans le processus de planification, on déplaça assez tardivement l’attaque britannique vers l’ouest, au niveau du détroit des Dardanelles, mais l’offensive russe eut bien lieu.

Face aux soulèvements derrière le front, le gouvernement turc fut pris de panique et ordonna la déportation en masse de la population civile arménienne vers la Syrie. L’armée régulière turque ne put échapper aux combats, si bien que l’essentiel des tâches de «surveillance» des rangs de déportés arméniens lors des marches à travers les montagnes de Syrie fut confié à des membres de tribu kurdes. Ces derniers se mirent à voler, violer et tuer d’immenses quantités d’Arméniens.

Mais les civils arméniens qui vivaient dans les villes occidentales de la Turquie ne furent pas massacrés ou déportés en 1915. De nombreux Arméniens qui vivaient dans l’est de la Turquie et qui avaient les moyens de s’acheter des billets de train pour la Syrie n’eurent qu’à marcher là où les rails n’avaient pas encore été posés. La majorité des Arméniens qui réussirent à se rendre en Syrie y furent détenus dans des camps, mais ne furent pas assassinés ou brûlés dans des fours crématoires. Ce qu’ils endurèrent est bien sûr abominable, mais peut-on le qualifier de «génocide»?

Les uns après les autres, les gouvernements turcs se sont discrédités en soutenant qu’il ne s’était rien passé. C’est malhonnête et stupide de leur part. Des massacres épouvantables ont bel et bien eu lieu, même si on ne peut pas savoir le nombre exact de victimes. Toujours est-il que le mot «génocide», dans le cas des Arméniens, est discutable. Même si ce sera bientôt un délit de le dire en France.

Les politiciens français sont-ils devenus fous? Pas du tout. Le pays est en période préélectorale, et il se trouve que la France compte un demi-million d’électeurs d’origine arménienne.

En France, les massacres des Arméniens avaient été officiellement reconnus comme génocide juste avant les élections de 2001. Une loi érigeant en délit toute remise en question de cette définition a été adoptée par l’Assemblée nationale juste avant le scrutin de 2007, mais elle a ensuite été rejetée de justesse par le Sénat. Cette fois, le Sénat a voté en faveur du texte. Alors si vous vous trouvez en France, faites attention à ce que vous dites.