Montée en puissance de l’Asie: pas de panique!

Le 15 février, au moment même où le vice-président chinois, Xi Jinping, arrivait aux États-Unis, le président, Barack Obama, déclarait devant un parterre d’ouvriers américains à Milwaukee «L’industrie est de retour!» Il voulait dire «de retour de Chine». Mais si Master Lock Company, une société de Milwaukee, a effectivement déplacé un certain nombre d’emplois aux États-Unis, tout le monde sait bien qu’à long terme le flux reste orienté dans l’autre sens.

Peu importe que la Chine dépasse l’Amérique à l’horizon 2020, 2025 ou 2030, on est sur le point d’assister à un grand renversement de la productivité et des richesses, et chacun sait que la puissance économique se traduit quasi directement en puissance militaire. La question qui se pose alors est de savoir si les États-Unis et la Chine sauront négocier ce tournant sans passer par une guerre.

Le 18 février, à la fin de sa visite aux États-Unis, le futur dirigeant chinois a cherché à rassurer les participants d’une conférence sur le commerce organisée à Los Angeles en ces termes: «Une Chine prospère et stable ne constituera jamais une menace pour un autre pays. Elle sera simplement une force positive pour la paix et le développement.»

Peut-être bien, il n’empêche que tout le monde est très tendu à ce sujet.

Le passage d’une puissance économique dominante à une autre est toujours délicat, et les précédents historiques ne sont guère encourageants.

Au XVIe siècle, l’Espagne était la superpuissance. La transition vers une domination française, même si elle ne fut jamais complète, causa des guerres qui s’étalèrent sur plusieurs générations. Puis, l’Angleterre détrôna la France, encore une fois au prix de plusieurs dizaines d’années de guerre.

Par la suite, au début du XXe siècle, lorsque l’Allemagne a commencé à remettre en cause la suprématie britannique et que l’Empire nippon s’est renforcé dans la région pacifique et en Asie occidentale, il a fallu passer par deux guerres mondiales pour aboutir in fine à la division du monde entre deux superpuissances non européennes, à savoir les États-Unis et l’Union soviétique. Autant dire que les choses ne s’annoncent pas très bien.

Mais le passé n’est pas toujours simple, et nous avons une fâcheuse tendance à nous souvenir très vivement des transitions violentes et à oublier celles qui se passent bien. De fait, au cours du siècle dernier, au moins un déplacement du pouvoir s’est opéré en douceur.

À la fin du XIXe siècle, l’Amérique a pris le pas sur l’Angleterre au plan économique, et rien n’indiquait alors que les choses se feraient sans heurt. On était encore loin de l’époque où les deux pays s’allieraient militairement et, tout au long du siècle, les Américains ont continué de voir les Britanniques, à qui ils avaient dû arracher leur indépendance de haute lutte, comme leur ennemi le plus redoutable. Il faut tout de même savoir que la dernière guerre les opposant a eu lieu entre 1812 et 1814 et que la Couronne britannique a conservé une garnison au Canada jusqu’en 1870.

Si les Britanniques ont par la suite démantelé ce dernier bastion, ce n’est pas parce qu’ils faisaient confiance aux Américains. Ils avaient tout simplement compris que les États-Unis étaient devenus si puissants que l’Angleterre n’avait plus aucune chance de s’imposer dans un conflit territorial en Amérique du Nord.

Ils prirent également conscience du fait qu’une forte présence de la Royal Navy dans les eaux américaines risquait fort d’inciter les États-Unis à se lancer dans une course à l’armement maritime qu’ils remporteraient à coup sûr. Dès lors, ils commencèrent à réduire le nombre de navires de guerre britanniques croisant dans l’Atlantique Ouest.

Cette stratégie, on le sait aujourd’hui, était la bonne. Les États-Unis n’ont pas tenté d’envahir de nouveau le Canada et, s’ils se sont largement mêlés des affaires de pays d’Amérique centrale et des Caraïbes, leur ingérence n’a jamais véritablement menacé les intérêts britanniques. Ainsi, le titre de maître du monde est passé de l’Angleterre aux États-Unis de façon pacifique et, une génération plus tard, les deux pays étaient devenus alliés.

Aujourd’hui, l’heure est donc venue pour l’Amérique de traiter avec un rival en pleine émergence sur l’autre rive d’un immense océan. Elle ferait sans doute bien de s’inspirer de l’exemple britannique. Si la Chine ne se retrouve pas encerclée de bases militaires, de flottes de porte-avions et d’alliances militaires, qu’elle interpréterait inévitablement comme une provocation, elle se comportera selon toute vraisemblance en nation civilisée. Et, dans le cas contraire, les autres grandes puissances asiatiques que sont le Japon, l’Inde et la Russie sont tout à fait à même de défendre leurs intérêts.

Les États-Unis n’ont pas réellement d’intérêts vitaux sur le continent asiatique, ou du moins aucun qui nécessiterait d’entrer en guerre contre la Chine. L’Amérique était à l’abri de toute attaque étrangère avant même de devenir la première puissance mondiale. Aussi, restera-t-elle militairement invulnérable longtemps après qu’un autre pays lui aura ravi ce titre.

L’Angleterre est aujourd’hui bien plus riche qu’elle ne l’était à l’époque où elle régnait sur le monde. On peut en outre supposer que sa population est aussi bien plus heureuse. Le déclin (surtout quand il n’est que tout relatif) n’est pas ce sort si terrible que s’imaginent les Américains.