La politique du port du rose

Comment se fait-il que le rose nous empêche de penser?

Les entreprises placent des rubans roses sur leurs produits – même les produits cancérogènes – pour nous inciter à les acheter. Les compagnies savent que le rose nous porte à croire qu’elles versent de l’argent pour la recherche sur le cancer du sein.

Une femme a récemment publié un tweet au sujet d’un incident dont elle avait été témoin à l’épicerie. Elle a entendu une commis à l’épicerie dire à un garçon qui voulait un ballon rose vif: «Étant donné que tu es un garçon, je vais te donner le rouge.»

Si vous occupez un emploi col rose – le travail de femme stéréotypé -, il y a fort à parier que vous êtes mal rémunérée et que vous êtes sans doute sous-payée pour la valeur de votre travail. Les échelles salariales ont été établies à une époque où on pensait que les femmes avaient besoin de moins d’argent que les hommes. On a fait très peu depuis pour changer la situation.

Il n’y a pas si longtemps, tout le monde portait du rose à l’école pour contrer l’intimidation, sans aucune explication au sujet de la couleur choisie ou même son rapport au genre. Comme si la moitié de l’école ne porte pas du rose un jour sur deux d’une manière ou d’une autre. J’ai appris que le 11 avril est une autre journée internationale de Solidarité en rose. Elle vise à célébrer la diversité et à accroître la sensibilisation en vue de mettre fin à l’homophonie et à toutes les autres formes d’intimidation.

Pourrions-nous au moins admettre qu’il s’agit d’une question de rôles sexuels?

On associe le rose aux filles. Les garçons devraient éviter tout ce qui est «au goût des filles» ou féminin. S’ils y touchent, ils risquent de se faire intimider. Bref, comme le dit le slogan de la Campagne du ruban blanc organisée par des hommes pour mettre fin à la violence faite aux femmes: «Avez-vous remarqué que la pire insulte que l’on puisse faire à un homme c’est le traiter de femme?» (traduction libre) Rompre les liens traditionnels du genre entraîne des conséquences. C’est ce que l’on montre aux garçons et cet enseignement est transmis aux autres générations. 

Le rose est aussi associé à l’homosexualité masculine, pour diverses raisons aussi liées au genre. 

À l’occasion de la journée en rose en février, une commentatrice a récemment noté qu’il est préoccupant que, selon des recherches, la plupart des garçons victimes de harcèlement homophobe sont en fait hétérosexuels. Selon moi, cet argument est de mauvais goût. Qu’ils soient gais ou non ne change rien. 

Certains hommes ont laissé des commentaires dans des forums au sujet des journées roses. Je le sais, lire les commentaires publiés à la suite d’un texte portant sur le genre est une pratique risquée. Les commentateurs avancent que les campagnes contre l’intimidation avec le port du rose obtiendraient de meilleurs résultats si la couleur choisie était moins féminine. Ces personnes n’ont vraiment rien compris semble-t-il. Ou plutôt, ces commentaires illustrent que le message des campagnes journée du rose ne passe pas. 

La raison pour laquelle on a choisi le rose pour les campagnes contre l’intimidation est évidente. Pour les garçons et les hommes, porter du rose chambarde les règles relatives au genre. C’est la même chose pour les filles, ne pas aimer le rose ou les trucs de princesse combat les stéréotypes de genre. Les garçons et les hommes peuvent être victimes d’intimidation s’ils portent du rose, car les tourmenteurs vont insinuer qu’ils sont homosexuels. Non pas que les tourmenteurs ont besoin d’une raison. Si ce n’est pas le rose, la cible est parfois choisie, car elle avait la bonne réponse en classe ou qu’elle est rousse.

Ce serait fantastique si les campagnes du rose visaient à faire obstacle aux rôles sexuels, à rejeter les carcans dans lesquels les garçons et les filles sont enfermés et desquels ils passeront une grande partie de leur vie à se libérer. En revanche, je ne pense pas que les campagnes du rose accomplissent cela.

Certaines filles ont dû se demander en quoi porter du rose le 29 février ou le 11 avril a pu changer quelque chose. Après tout, elles en portent souvent. Des filles sont victimes d’intimidation si elles ne portent jamais de rose ou en portent toujours, s’habillent uniquement en noir ou sont rousses. Un article publié en février portait le titre suivant: «Bullies don’t wear pink» (les intimidateurs ne portent pas de rose). Cet énoncé n’a ni queue ni tête pour les filles qui ont été la cible d’intimidation de filles vêtues de rose. Des études laissent entendre que les filles se font intimider plus souvent que les garçons. Cela s’explique en partie parce qu’elles se font intimider par les garçons et d’autres filles, tandis que les garçons sont rarement la cible des intimidations faites par les filles. 
L’intimidation est un fléau. Toutefois, nous ne contribuons pas à régler le problème si nous considérons comme valable l’excuse que le tourmenteur intimidait auparavant. Oui, affirmer qu’il est correct de porter du rose ou d’être différent peut consoler les personnes intimidées. Néanmoins, ce geste ne changera probablement pas l’attitude des tourmenteurs. Ces derniers réduiront peut-être la fréquence des intimidations à la suite d’interventions collectives et de l’appui pour leurs victimes habituelles. Les patrons intimidateurs font la même chose. Ils changent leurs tactiques si les employés se syndiquent ou se regroupent d’une autre façon.

L’intimidation est attribuable à un manque d’empathie. C’est abaisser quelqu’un pour se sentir supérieur. Nous devons montrer aux enfants à faire preuve d’empathie. Pendant que nous y sommes, nous pouvons aussi l’enseigner aux politiciens!