La suprématie des affaires

À la fin février, deux sociétés d’affichage commercial ont décidé de contester la légitimité et la légalité de l’arrêté municipal de Dieppe sur l’affichage bilingue. Un mois plus tard, le 30 mars, le quotidien régional anglophone, The Times and Transcript, a publié un éditorial non seulement choquant, mais hallucinant : retour à 1968!
Croyez-le ou non, en réponse à la question qu’il se pose à savoir si l’arrêté municipal de Dieppe est la voie à suivre, le quotidien affirme que la communauté des affaires a sa propre loi : livre la marchandise ou prépare-toi à mourir! L’éditorial enchaine en implorant l’administration de reconnaître la « sagesse » de cette loi tacite et de s’adapter en optant pour des incitatifs à l’affichage bilingue, plutôt que de recourir à un arrêté municipal.
Le journal écrit que la controverse rapportée par la presse nationale nuira à la bonne réputation et à l’image du Nouveau-Brunswick, où les deux comnunautés linguistiques vivent dans la bonne entente, ajoutant que la province sera perçue par le reste du Canada comme un autre Québec où, estime le quotidien anglophone, plutôt que l’accommodement et la compréhension le gouvernement a opté pour des lois qui imposent aux gens d’affaires des directives sur leur conduite…
Rappelons que les avocats des sociétés d’affichage commercial ont déclaré qu’ils allaient défendre leurs clients en invoquant l’article 2 de la Charte canadienne des  droits et liberté qui porte sur les libertés fondamentales des Canadiens. Ils fonderont leur argument plus spécifiquement sur l’alinéa b) de l’article qui proclame la liberté fondamentale touchant à la liberté de la presse et des autres moyens de communication. Les avocats comptent convaincre la Cour que l’arrêté municipal sur l’affichage bilingue est inconstitutionnel.
Au début mars, dans une chronique publiée dans l’Acadie Nouvelle les constitutionnalistes de la faculté de droit de l’Université de Moncton, Serge Rousselle et Michel Doucet, nous ont rappelé que pour ce faire, il faudrait que les sociétés d’affichage commercial puissent démontrer que l’arrêté municipal de la Ville de Dieppe viole effectivement leur liberté d’expression. C’est une démarche que des commerçants d’une communauté bilingue de l’Ontario ont tenté en 2010, mais ils ont perdu leur cause devant la Cour supérieure de justice de l’Ontario, avaient indiqué Rousselle et Doucet.
Dès la publication de l’éditorial du Times and Transcript, un groupe de réflexion s’est formé sur le réseau social, se donnant comme mandat non seulement de réfléchir à la situation du bilinguisme à Dieppe et à le défendre, mais aussi pour réagir en masse à l’éditorial du quotidien anglophone qui a fait preuve d’une profonde méconnaissance du fondement même de l’arrêté municipal de Dieppe.

Prétendre que la liberté d’expression de la communauté des affaires supplante les droits linguistiques d’une communauté, c’est affirmer la suprématie des affaires commerciales et économiques sur toute autre considération. C’est la même suprématie des affaires favorisée par le gouvernement fédéral qui conduit à la suppression du contrôle des dommages environnementaux, tant dans le domaine de l’exploitation pétrolière que celui des pêches. On retourne encore plus loin dans le temps, en appliquant cette approche, à l’époque de la « révolution industrielle » où la suprématie des affaires violait les droits élémentaires de la personne. D’où la nécessité de combattre cette philosophie rétrograde et répressive.