Une perspective moraliste

Scoooooop!

Oui, fidèle à mon habitude de vous apporter toujours des nouvelles fraîches, je vous annonce un scoop!

Voici donc, sans plus de cérémonie, afin de ne pas vous faire languir plus longtemps, car ce genre d’attente finit par être épuisante à la longue, bien qu’en toute franchise ce soit exagéré de parler d’épuisement, voici donc, dis-je, ce scoop que vous serez probablement très heureux d’apprendre, surtout si vous avez souscrit à un abonnement au journal, car ça rentabilise votre investissement, et en ces temps de crise économique mondiale qui fait craquer le système, on apprécie vraiment d’en avoir pour son argent.

Où en étais-je?

Ah! oui, le scoop!

Remarquez que je comprends parfaitement l’énervement susceptible de vous envahir à mesure que s’approche le moment précis où vous prendrez connaissance de ce scoop, parce qu’avec l’avènement des chaînes de télé spécialisées dans les nouvelles en continu, il y a déjà quelques lustres, et l’engouement actuel pour les médias sociaux qui répercutent toute nouvelle à un rythme effarant, on a perdu l’habitude d’attendre pour la divulgation d’un scoop, la nature du scoop étant justement de nous arriver inopinément.

Donc, le scoop.

Bon, scoop, scoop, scoop, le mot peut être sujet à discussion. Est-ce que le scoop, c’est une nouvelle inédite, ou n’est-ce pas plutôt la primeur d’une nouvelle qui peut, elle, ne pas être authentiquement inédite? Voilà une question qui mérite une sérieuse réflexion, de préférence quand on est seul et qu’on n’est pas dérangé par les bruits ambiants souvent cause de distraction; et c’est pourquoi il faut éviter de réfléchir sérieusement en conduisant une voiture, par exemple, puisque ce geste nécessite de la part du conducteur une attention de tous les instants.

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Ce qui m’amène à préciser qu’au cas où vous lisez cette chronique en conduisant, ça aussi c’est à éviter, surtout si vous êtes enclins à souffrir de rage au volant, non pas que ce scoop en lui-même soit porteur de violence, mais il vaut mieux prévenir que guérir, et c’est pourquoi je suis heureux de vous le rappeler. Gentiment, bien sûr, car je ne suis pas du genre à dire des choses sur un ton irrévérencieux, bien qu’on puisse me reprocher à l’occasion de dire les choses un peu trop directement, ce qui en retour m’étonne à chaque fois puisque j’aime beaucoup tourner en rond autour du pot.

Quand c’est possible, bien sûr, parce que les occasions ne s’y prêtent pas toutes. Il y a des fois où il faut y aller rondement: telle situation est déplorable, il faut la déplorer sans ambages.

Par exemple: la cathédrale de Moncton. Sa survie n’est pas assurée. D’autant plus que les églises se vident et que le diocèse ne peut plus se fier sur ses brebis égarées pour régler le problème d’un claquement de doigts. On commence à déplorer aussi que l’Église locale se fasse plutôt silencieuse et pas assez proactive à cet égard. Ainsi que l’écrivait hier, dans son édito, Jean Saint-Cyr: «… son mutisme et son impuissance avouée nous apparaissent troublants.»

Mais ce n’est pas ça le scoop.

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Le scoop, c’est que nous célébrons aujourd’hui le 299e anniversaire de la signature du premier traité d’Utrecht, celui par lequel la France cédait l’Acadie à l’Angleterre, enclenchant une partie de ping-pong historico-colonisatrice au cours de laquelle la colonie changera de maître à plusieurs reprises, jusqu’à la conclusion du traité de Paris en 1763, soixante ans plus tard.

C’est la partie de ping-pong la plus longue de l’histoire de l’humanité.

Bon, j’admets que le scoop est un peu défraîchi, et que le mot «célébrons» est un peu gros, mais ça reste néanmoins pertinent de souligner cet anniversaire, puisque l’Acadie est encore aujourd’hui tributaire des aléas que vécurent en ces temps-là les ancêtres et leurs conquérants.

Tributaire en ce sens qu’elle a dû constamment réinterpréter sa présence au monde. Dans un coin perdu de la planète, au début, et plus tard, dans une diaspora tous azimuts.

Cette date, 1713, est suivie par plusieurs autres dates importantes dans l’histoire de l’Acadie. La plus pénible, la plus pathétique, la plus cruelle demeure 1755. Car cette date ne marque pas seulement un changement de régime, ou de politique, mais elle est une interpellation directe de l’Histoire, comme l’attestent les innombrables textes et communications que cet événement suscite encore de nos jours, et pas seulement dans les cercles universitaires, sans oublier son exceptionnelle résonance émotive.

C’est d’ailleurs en lien avec l’actualité, puisque certains proposent ces jours-ci que, dans le but de sauver la cathédrale, on la transforme en une sorte de lieu de mémoire où serait exaltée la survivance de l’Acadie, grâce à la persévérance des Acadiens et des Acadiennes, un phénomène qu’on qualifie maintenant de résilience acadienne, un mot qui évoque, en gros, une spectaculaire capacité de régénération.

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Mais déjà d’aucuns estiment qu’au lieu de transformer la cathédrale en centre d’interprétation de la résilience acadienne, on devrait en faire un lieu où s’expriment et s’affichent l’histoire et la culture de l’Acadie – y compris celles d’avant 1755, car le traumatisme de 1755 tend à occulter les années antérieures – jusqu’à la polyvalence de la culture acadienne contemporaine, superbe réponse aux affronts de l’Histoire.

S’il fallait transformer ce sanctuaire de la foi en sanctuaire de la résilience, et qu’on s’y sente comme dans l’antichambre d’un salon mortuaire, il n’est pas certain que ce lieu sera beaucoup plus fréquenté qu’il ne l’est aujourd’hui.

L’Acadie est en vie. Encore en vie. Aujourd’hui. C’est ça, l’essentiel. Et c’est ça qu’il faut montrer pour que cette vie se perpétue dans les générations à venir.

Et peut-être se trouvera-t-il quelqu’un, dans 299 ans, pour en faire un faux scoop, à la manière d’un moraliste d’antan (à ne pas confondre avec moralisateur) écrivant par soubresauts discontinus, afin de mettre en perspective le passé, le présent et l’avenir de cette Acadie singulière, et de démontrer ainsi que l’un ne va pas sans l’autre! Han, Madame?