Les homicides entre conjoints font partie de notre culture

Nous devrions passer autant de temps à parler des homicides entre conjoints et des meurtres suivis d’un suicide qu’à discuter les crimes d’honneur. Peut-être pourrions-nous alors vraiment saisir l’ampleur de la violence faite aux femmes dans la province.

Tellement de femmes ont été tuées par leur partenaire au Nouveau-Brunswick ces dernières années qu’il est surprenant que la nouvelle fasse encore les manchettes. C’est tellement banal. Surtout les meurtres suivis d’un suicide entre conjoints, qui sont dans l’actualité pendant quelques jours seulement. Ils cessent de faire les manchettes, car le crime est résolu.

C’est ce que le meurtrier a pensé lorsqu’il a planifié son crime, c’est-à-dire que mettre fin aux jours de sa partenaire réglerait la situation. Nous devrions pourtant savoir que rien n’a été réglé. Nous nous retrouvons avec deux autres victimes de la violence faite aux femmes. Et nous nous retrouvons avec la certitude qu’un autre homicide entre conjoints ou un autre meurtre suivi d’un suicide sera commis dans quelques mois si la tendance des dernières années se maintient.

Le meurtre fréquent de femmes ne fait pas vraiment partie de nos discussions lors de la pause-café, à moins qu’il se soit produit dans notre collectivité. Au plus, nous mentionnerons peut-être: «Savais-tu qu’un autre meurtre a été commis?»

En revanche, nous entendons beaucoup plus parler des crimes d’honneur scandaleux de femmes par leur famille. Ils sont moins courants, j’imagine. Puis, nous les trouvons exotiques. «Les crimes d’honneur font partie de leur culture, tu sais?», dirons-nous autour de la fontaine réfrigérante ou chez Tim Hortons.

À vrai dire, ce genre de choses semble bien faire partie intégrante de notre culture à nous aussi.

Néanmoins, cette différence échappe aux victimes. Dans la plupart des cas, les femmes victimes d’un meurtre «ordinaire» par leur partenaire ont été tuées parce qu’elles souhaitaient mener leur propre vie. En revanche, les crimes d’honneur servent habituellement à punir les femmes qui souhaitaient mener leur propre vie. La seule distinction est que les crimes d’honneur sont souvent perpétrés en partie avec l’appui des autres membres de la famille ou à leur connaissance. Il reste que les victimes sont habituellement des femmes qui, selon leur meurtrier, n’ont pas obéi aux ordres ou n’ont pas respecté le code de conduite établi.

Chaque jour, au Nouveau-Brunswick, une femme quitte une relation, car elle se sent dominée ou craint pour sa sécurité. Ce nombre est probablement plus élevé, car plus de mille femmes sont hébergées dans des maisons de transition chaque année dans la province. De plus, il ne s’agirait que de la pointe de l’iceberg, étant donné que la plupart des femmes dans cette situation refuseraient d’aller dans une maison de transition.

Chaque jour, les services de police du Nouveau-Brunswick reçoivent une ou deux plaintes de harcèlement criminel. Le Nouveau-Brunswick compte un taux élevé de harcèlement criminel par rapport aux autres provinces. Plus des trois quarts des personnes qui déposent ces plaintes sont des femmes, qui s’inquiètent surtout de harcèlement criminel de la part d’un ex ou d’un partenaire actuel. À l’échelle nationale, la majorité des accusés de harcèlement criminel sont reconnus coupables par les tribunaux. Ainsi, les plaintes sont sérieuses et fondées.

Millenium est une trilogie posthume du Suédois Stieg Larsson, qui est décédé en 2004. Récemment, on a recensé en livre des articles rédigés par l’auteur. Dans l’un des articles publié pour la première fois il y a environ dix ans, il se demande en quoi les crimes d’honneur se distinguent des crimes passionnels. Larsson fait remarquer que les médias ou les théoriciens ne discutent jamais le meurtre d’une Suédoise «d’un point de vue anthropologique et culturel suédois ou dans une perspective culturelle plus vaste. Ces arguments sont exclusivement réservés aux immigrants, aux Kurdes et aux musulmans». (traduction libre)

«La violence systématique envers les femmes – car c’est exactement de violence systématique dont il s’agit, et le nom qu’on lui donnerait si elle visait dans une mesure similaire les travailleurs syndiqués ou les Juifs ou encore les personnes handicapées – n’est jamais perçue comme un «problème culturel» en Suède. En fait, on pourrait se demander si elle est considérée moindrement comme un problème, en dehors du contexte strictement juridique.» (traduction libre)

Nous insistons trop sur la distinction entre les meurtres ordinaires de femmes et les crimes d’honneur perpétrés contre elles. Nous sommes trop attachés au fait que les crimes d’honneur sont souvent commis en connaissance de cause d’autres membres de la famille ou avec leur approbation. Il est difficile de déclarer que les prochains meurtres dont nous entendrons parler au cours des 12 prochains mois au Nouveau-Brunswick auront été perpétrés à notre insu ou sans notre approbation compte tenu de leur régularité et leur caractère inévitable ainsi que notre inaction après les derniers crimes. Où sont les enquêtes, les examens des décès conjugaux, les mesures qui nous permettraient de dire que les meurtres courants de femmes par leur partenaire nous préoccupent?

La première étape serait d’admettre que ces actes d’homicides font partie de notre culture et qu’il faut intervenir pour les arrêter.