Auteur du prix des lecteurs: de l’autobiographie à l’aventure

L’histoire, qu’elle soit personnelle ou non, est un sujet de prédilection pour de nombreux auteurs. Si Gilles Dubois s’inspire de sa vie, Louis L’Allier fait appel à l’Histoire grecque et Carlos Taveira à celle de la colonisation de l’Amérique du Nord. Ces trois écrivains sont des Franco-Ontariens.
 

David Lonergan

Écrit dans un style presque journalistique, L’enfant qui ne pleurait jamais (Éditions l’Interligne) de Gilles Dubois (un Français d’origine) raconte l’enfance et la jeunesse d’Antoine né le 17 octobre 1945 en banlieue parisienne.
 

Antoine est un enfant battu par tous, père, enseignants, «copains», et plus tard par ses employeurs. Il en devient marginal, chaque coup le conduisant à une résistance plus grande et à une vie de plus en plus hors des normes. Ce qui le sauve est sa capacité de rêver à un pays qu’il pense imaginaire, mais que sa tante Irène lui révèle être le Canada et ses grands espaces. Son espoir sera de réussir à partir au Canada. Imperturbable, Antoine subit, mais trouve en lui les ressources qui lui font tenir le coup.
 

Les chapitres sont une longue liste de sévices qu’il subit et si ce n’était sa résistance, on serait face à une version masculine d’Aurore, enfant martyre. En adoptant un ton distancié, presque chirurgical, Dubois nous «montre» Antoine, un peu comme si son stylo était une caméra. Autobiographique, ce roman n’en est pas pour autant une vengeance contre ceux et celles qui l’ont malmené, mais la poursuite d’une quête dont il découvre le sens en vieillissant.
 

On a l’impression que l’auteur regarde et analyse Antoine: après tout, c’est de sa vie à lui, Dubois, qu’il s’agit. Cette façon d’écrire crée une tension qui permet au lecteur de ne pas s’apitoyer sur Antoine, mais d’espérer, tout comme le personnage, que quelque chose mette fin à cette épouvantable suite de malheurs. Un livre dur, mais juste, qu’on lit d’un trait en étant révolté par tout ce que vit Antoine.

Les cendres de l’Etna Louis L’Allier (Québécois de naissance) est un spécialiste et un passionné de la langue et de la civilisation grecque classique qu’il enseigne à l’Université laurentienne de Sudbury. Sa passion anime Les cendres de l’Etna (Éditions du Vermillon). L’action tourne autour du philosophe grec Empédocle d’Agrigente (Ve siècle avant Jésus-Christ). Mark Spencer, le méchant de service, est à la recherche des tablettes d’Empédocle qui donneraient le chemin vers la réincarnation, voire l’immortalité. Or, Annabelle, paléontologue et amie d’Olivier, le personnage principal et spécialiste de la Grèce antique, a trouvé cinq des douze tablettes.
 

L’intrigue devient policière et se déroule à l’ombre du volcan l’Etna en Sicile. Parsemé de références historiques, ce roman intéressera les curieux de l’Histoire même si l’intrigue policière ne réussit guère
à convaincre. Demeure la qualité des références historiques, la beauté des lieux et la fascination que peut exercer le volcan.   

La traversée des mondes Curieux roman que La traversée des mondes (Éditions l’Interligne) de Gilles Taveira (né en Angola). On pourrait dire qu’il s’agit de deux œuvres parallèles dont les chapitres alternent.
 

La première se construit autour du Congolais Mateus da Costa, fils du gouverneur d’une province du Congo, qui quitte l’Afrique pour le Portugal en 1575. C’est la partie la plus intéressante. Il s’engage sur un morutier qui fait naufrage et il est recueilli par des Indiens. Il apprend leur langue, vit leur vie, mais des circonstances le contraignent à fuir.
 

Il rejoint un morutier et retourne en Europe où quelques années plus tard il se joint au sieur des Monts en direction de Port-Royal avec Marc Lescarbot. Or, Mateus a existé et il figure dans les journaux de bord. Par contre, on ne connaît de sa vie que la partie qui commence avec ce voyage.
 

L’aventure de la première installation à Port-Royal est une partie importante du roman avec Marc Lescarbot en vedette. Mateus est là et il passe cet hiver participant à l’Ordre du Bon Temps avec les autres. Puis, de Monts perd son privilège, ce qui entraîne la fin du premier établissement à Port-Royal.
 

Mateusse retrouve grâce à sa capacité de «voyager» dans ce qui deviendra l’Île-du-Prince-Édouard, où il est capturé par un capitaine qui travaille pour les Provinces-Unies des Pays-Bas. Il signe avec cette compagnie, mais ce faisant il passe outre le contrat qu’il a déjà avec Poutrincourt. Ce qui lui vaudra d’être capturé, mis en prison puis libéré pour être mis au service de Poutrincourt. Il se sert alors de sa capacité pour retourner au Congo et c’est ainsi que se termine la partie du roman qui lui est consacrée.
 

La façon dont Taveira recrée la vie dans les communautés indiennes et à Port-Royal est très intéressante. Il nous offre une interprétation passionnante de cette partie de l’Histoire acadienne.
 

L’autre partie met en vedette Mario Estéban, un Chilien qui a choisi le Canada. L’action se déroule en l’an 2000. Le lien entre les deux parties est fragile: il doit construire un logiciel pour une agence de voyages à partir d’un document qui raconte les voyages de Mateus. On devine qu’il y a un lien généalogique entre Matt Lacoste (les deux noms se ressemblent), le propriétaire de l’agence, et Mateus. Mais cette idée n’est pas explorée dans toutes ses possibilités. À la place, l’auteur nous raconte la vie de Mario, ce qui n’est pas sans intérêt, mais affaiblit la trame principale.
 

De plus, Taveira a intégré quelques éléments du fantastique autour de Lacoste. Là encore, l’idée est intéressante, mais on dirait que le roman offre trop de mondes différents pour être totalement cohérent. Néanmoins, il vaut la lecture ne serait-ce que pour son évocation de l’Acadie.