Prostitution: un enjeu social et des droits de la personne

Si on légalise les maisons closes, voudriez-vous vraiment que votre fille y travaille?

En fait, ce qui se passerait probablement à mesure que cette industrie prendrait de l’expansion, c’est que des femmes, des filles probablement, seraient importées de pays plus démunis ou de régions éloignées plus pauvres du pays – à moins que la pauvreté s’aggrave ici.

Qu’est-ce que vous en pensez? La légalisation ferait-elle de vous de fiers Canadiens?

Nul doute que les ordres de gouvernement seront en mesure d’empêcher la présence des organisations criminelles et des trafiquants d’êtres humains dans ce nouveau débouché de croissance économique. Qu’en dites-vous? Pensez-vous que votre fils fréquentera ce genre d’endroit?

Je me demande quels changements devront être apportés à la Loi sur les normes d’emploi et la Loi sur la sécurité au travail. Je me demande également de quelle façon se fera la reconversion professionnelle des prostituées une fois qu’elles ne seront plus «commercialisables». Je crains que personne ne se fasse du souci à ce sujet.

Bien sûr, l’existence de maisons closes n’éliminera probablement pas le commerce du sexe dans nos quartiers. Les prostituées les plus malades et les plus toxicomanes ne seront sans doute pas embauchées dans ces établissements.

Selon un sondage farfelu mené auprès de 1000 Canadiens ce mois-ci, la majorité d’entre nous appuie la légalisation des maisons closes, surtout les hommes et les gens d’un certain âge. Le PDG de la maison de sondage a interprété les résultats comme suit: «il est possible que le système judiciaire se rapproche plus des valeurs collectives des Canadiens que nous l’imaginions». (traduction libre)

Les tribunaux font leur possible avec une mauvaise loi. Si nous décidons de remanier cette loi, les options vont bien au-delà de la simple décision de légaliser ou non les maisons closes. Il s’agit de déterminer si nous acceptons ou non cette tradition de prostitution.

Le Canada a la chance d’abandonner les lois sur la prostitution les plus hypocrites et irresponsables parmi les pays industrialisés et d’adopter une gestion du dossier raisonnable, humaine et reposant sur les droits.

Les tribunaux répètent que nos lois en la matière sont illogiques. Les lois précisent que la prostitution est légale. Néanmoins, toutes les activités nécessaires pour s’y adonner sont illicites. Il est illégal de communiquer avec les clients éventuels et de tenir une maison close. Si ce que vous avez à faire pour «faire votre travail», vous le faites en cachette. Ainsi, les femmes s’adonnant à ces activités sont encore plus à risque et effrayées de communiquer avec la police ou d’autres lorsqu’elles ont besoin d’aide.

En pensant à l’ensemble des solutions possibles qui s’offrent à nous, réfléchissez à ce qui suit.

L’Islande compte 320 000 habitants et un nombre raisonnable de politiciennes. Il y a deux ans, ce pays a adopté une loi interdisant à toutes les entreprises de tirer des gains de la nudité de ses employé-e-s. Cette mesure dépasse largement la prostitution: les clubs de danseuses, les établissements où les femmes se promènent les seins nus vont fermer, à la grande joie des citoyens de l’Islande. Quelques années auparavant, le pays avait adopté le modèle suédois pour lutter contre la prostitution: payer pour obtenir des services sexuels est illégal en Islande. Les clients commettent un crime, mais pas les prostituées. Des efforts sont déployés pour dissuader les clients. On fait aussi des efforts pour donner des portes de sortie aux travailleuses de l’industrie.

Cette pratique est devenue le modèle nordique de gestion de la demande pour la prostitution. Une commentatrice a décrit l’industrie de la prostitution de la façon suivante: «une industrie qui est à la fois la cause et la conséquence des immenses inégalités entre les hommes et les femmes» (traduction libre). Les pays nordiques ont adopté ce modèle pour éliminer la prostitution et non pour des convictions morales. Les pays nordiques ont toujours été ouverts par rapport à la pornographie et à la prostitution, mais par souci de cohésion sociale et d’égalité sexuelle.

La prostitution nous coûte cher ici au pays: violence à l’endroit des femmes, laisse des marques pour la vie, entraîne des problèmes de santé, mène à des arrestations et à des poursuites inefficaces à l’endroit des acheteurs de services sexuels et des travailleuses du sexe. Elle nous fait surtout perdre beaucoup, car elle est à l’origine du statut inférieur conféré aux femmes par la société, «la façon dont les hommes perçoivent les femmes et dont les femmes se perçoivent elles-mêmes» (traduction libre), comme a écrit l’auteure Jessica Spector dans son livre très facile à comprendre, intitulé Prostitution And Pornography: Philosophical Debate About the Sex Industry (Prostitution et pornographie: débat philosophique sur l’industrie du sexe). Elle poursuit en écrivant: «elle (la prostitution) appuie et reflète la conviction largement répandue selon laquelle les hommes ont une forte libido qui doit être assouvie». (traduction libre)

Préférons-nous payer ces coûts ou bien offrir des choix et des services à celles qui vendent leur corps et réfréner ceux qui cherchent à les acheter? Des choix s’offrent à nous. J’espère que le gouvernement fédéral présentera les options proposées à des fins de discussions avant d’intervenir dans le dossier. C’est ce qui devrait être fait, étant donné le récent jugement rendu par la Cour d’appel de l’Ontario.

Le PDG de la maison de sondage mentionnée plus haut a exprimé son étonnement à savoir que les jeunes étaient moins enthousiastes à l’égard de la légalisation des maisons closes que les Canadiens d’âge mûr. Peut-être qu’on a inculqué la notion des droits de la personne et des droits des femmes aux jeunes d’aujourd’hui. Peut-être qu’ils voient les maisons closes du point de vue de l’offre (celui des femmes) et pensent moins à la demande (la perspective masculine). Peut-être qu’un nombre moins élevé de jeunes considèrent les femmes comme un produit qu’on peut acheter.