Un chant pour la vie

Comment explorer l’insondable? Comment en arriver à se dire dans ce qu’on sent, dans ce qui nous fait vibrer, dans ce qui nous angoisse? Non pas uniquement dire ou décrire, mais tenter d’aller plus loin que les mots nous le permettent. C’est un peu l’impression qu’il me reste de la lecture de Gènes et genèses (Éditions Perce-Neige), le cinquième recueil de poésie de Christian Roy.

David Lonergan

Le titre est porteur du sens du recueil. Le poète s’inscrit dans son origine et tente de saisir ce que son vécu lui apporte. J’ai eu l’impression d’une écriture fondée sur un retour dans le passé. Un peu comme si les poèmes s’organisaient autour d’une trame narrative qui retrace son cheminement.

L’ensemble s’articule autour d’une «elle» qui «incarne un nom haletant / une expression inévitable» (p. 47). On n’en saura guère plus sur celle qu’il appelle «elle», si ce n’est que lentement «s’inscrivent dans mon cœur ses engrenages manifestes» (p. 48). Par contre, on a parfois l’impression que cette «elle» représente aussi bien une femme que la vie, la terre et les forces organiques qui nous construisent. 

Il n’est pas vain de souligner que Christian Roy travaille comme traducteur, d’autant plus que la recherche de mots rares ou encore d’expressions et d’images colore ses poèmes. Cette spécificité crée un effet d’abstraction, éloignant les poèmes de la simple évocation. En cela Roy se distingue de ce qu’on pourrait appeler les poètes de la quotidienneté pour «faire ma recherche sur l’âme et tous les états d’âme qui viennent avec», comme il l’a affirmé lors d’une entrevue accordée à L’Acadie Nouvelle (5 décembre 2011).

Les quatre parties du recueil sont autant d’étapes dans sa quête.
Gènes et genèses, qui donne son nom au recueil et forme l’introduction, se construit comme une suite qui le raconte. Les premiers poèmes font le point sur qui il est et d’où il vient. Il procède par petites touches cherchant à définir son identité à travers ce qui l’a marqué. Après tout, on est tous façonnés par ce qui nous entoure, par tout ce qu’on a cherché à nous inculquer: «Je suis la paix décisive, / mariage de gènes et de genèses / timbre critique atteint du bonheur» (p. 19). C’est alors qu’«elle» apparaît et qu’elle le bouleverse: «Je suis constellation illuminée de sa morsure / l’élu marchant vers le jugement dernier» (p. 24). Le risque de se perdre le fait reculer: ce sera la rupture ou plutôt ce qui s’avérera un recul, une exploration du manque (p. 27).

La deuxième partie, Distances en commune, se construit à partir de l’absence. Le poète retourne à ses racines, à son village. C’est l’occasion de faire le point: «Je suis venu sans me connaître et je suis parti en étranger / filant d’une femme à l’autre, d’un homme à l’autre / sans trop savoir les nommer» (p. 35). Mais si son village représente ses «gènes», il ne peut être le lieu de son avenir. Il conclut cette partie en s’ouvrant à «elle»: il vit «prosterné à jamais devant des sourires / qui ne m’effraient plus», «tapi dans les distances en commun» (p. 39).

Engrenages manifestes s’ouvre sur sa détermination: «Je veux la toucher, l’inatteignable» puisque «l’amour doit être gravé, / incrusté comme des ongles dans la chair du bois» (p. 43). Les poèmes, lyriques par instants, témoignent de cet amour qui se cherche et dans lequel les partenaires doivent trouver leur place. Les poèmes expriment les mouvements de son cœur. Cette partie s’ouvre sur un poème intitulé Syntaxe dans lequel on se demande un instant si ce «elle» n’est pas cette syntaxe qui semble parfois se rebeller contre le poète. Il se termine sur le bien nommé Surface dans lequel toute l’ambiguïté de sa relation apparaît: il lui faut passer de la surface à la profondeur ou encore, il lui faut faire surface. Là encore, les mots offrent les nombreuses possibilités des sens qu’ils portent en eux. Le travail du poète devient celui du sculpteur qui fait surgir la forme de la pierre informe.

Le recueil se termine sur Au large des temples: «Elle est entourée au large des temples, / seule à la merci des dogmes / sans succomber à l’étreinte du mal, / à l’humidité fébrile et aléatoire» (p. 62). L’ambiguïté sur la nature de ce «elle» demeure, tout en élargissant son sens. Cet amour qu’il éprouve, ce désir qu’il ressent, cette pulsion qui le pousse pourrait être celle de la vie, elle qui est «fidèle», qui «attend le retour des oiseaux», qui est «loyale», qui «inscrit les mots tus au registre du silence» (p. 62). Mais ce pourrait tout aussi bien être la femme aimée.

Gènes et genèses est un chant dédié à la vie, à l’espoir, mais un espoir fragile qui peut conduire à l’angoisse parce que rien n’est vraiment certain. Entre l’origine et le devenir, le poète doit se construire et c’est cette démarche qui est le véritable sujet du recueil.