Une belle réussite

Des effets de lumière remarquables, une scénographie évocatrice, un texte dense et empreint de poésie: la production du théâtre L’Escaouette de La vieille femme près de la voie ferrée d’Herménégilde Chiasson est une belle réussite.

Par son théâtre, Herménégilde Chiasson explore différentes facettes de sa vision de l’Acadie. La vieille femme près de la voie
ferrée s’inscrit d’une certaine façon à la suite de ses grands
drames: L’exil d’Alexa, La vie est un rêve, Aliénor et Pour une fois. Ces cinq pièces ont en commun un questionnement sur l’avenir collectif de son peuple.

Peut-être encore davantage que les autres, cette pièce est complexe dans sa façon de rendre compte des préoccupations de Chiasson. En soi, l’intrigue est simple: la vieille Blanche (Katherine Kilfoil) ne veut pas vendre sa terre alors que sa fille Anne (Marie-Hélène McGraw) le souhaiterait et que son fils Marc (Frédéric Melanson) accepte sa décision. Mais les élus municipaux sont déterminés à mettre la main sur cette forêt située en plein cœur de la ville qui est en pleine expansion. Pour Anne, la question demeure financière: on obtiendra un meilleur prix par la négociation que par l’expropriation. Avec l’argent, Blanche pourra bien faire ce qu’elle veut. Elle convainc Marc de l’appuyer. Blanche ne signera jamais et la Ville l’expropriera.

Cette intrigue s’enrichit de la complexité des relations entre les enfants et leur mère. On apprend par bribes que leur père les a quittés alors qu’ils étaient enfants, qu’ils ont été confiés à l’assistance publique, puis placés dans une famille «normale», qu’Anne a toujours reproché à sa mère l’absence du père. Si Marc se souvient de certains événements heureux de cette vie dans une «cabane» sans électricité ni eau courante, Anne n’en garde qu’un mauvais souvenir.

Enfin, Blanche se croit éternelle à la suite d’une révélation: elle s’élève au-dessus du temps et des contingences. Elle est mémoire de cette nature avec laquelle elle vit en osmose, elle est arbre parmi les arbres.

Qu’en est-il de cette terre de 100 kilomètres carrés entourée d’une ville et traversée par une voie ferrée? On peut y lire une métaphore de l’Acadie, mais aussi de la pression d’une civilisation orientée autour du profit sur une civilisation plus respectueuse de la nature ou encore sur un plan philosophique, de l’intégrité et de la spiritualité fort mises à mal par la société. Enfin, tradition et modernité – un des thèmes récurrents de Chiasson – s’y opposent. Ce sont ces différents niveaux de lecture qui donnent au texte toute sa force et sa profondeur. En cela, Chiasson approfondit son univers premier, l’Acadie, en l’ouvrant sur des dimensions qui, sans jamais nier l’Acadie, universalisent son propos.

Mais tout n’est pas clair dans ce texte. Peut-être aurait-il fallu développer davantage les conséquences du départ du père, adoucir le caractère monolithique d’Anne et introduire le changement qu’elle vivra, changement qui apparaît presque magiquement, d’autant plus qu’il donne la clé de l’œuvre.

Évidemment un tel texte animé par des élans lyriques, sans autre action que la conversation entre les personnages, et structuré en scènes très courtes qui se déroulent sur plusieurs mois, pose tout un défi de mise en scène et d’interprétation. 

La scénographie d’Alain Tanguay enrichit l’univers de la pièce en proposant un espace abstrait, géométrique et de différentes hauteurs et profondeurs. Un ensemble sculptural qui s’inscrit comme un merveilleux fond sur lequel sont projetées les images vidéo préparées par Marc Paulin: images de la ville, de la nature dans différentes saisons qui courent aussi bien sur le sol que sur les murs, mais aussi évocation du chemin de fer lors d’instants précis. Il est difficile de décrire tout ce que ces images apportent à la production, mais elles sont d’une richesse telle que les différentes dimensions de la pièce sont soulignées avec une totale pertinence. Tant la ville que la campagne, que les atmosphères suggérées par le texte sont mises en relief.

La musique de Jean-François Mallet contribue également à la texture lyrique de la pièce en développant des thèmes plus abstraits que mélodiques. Musique contemporaine, donc, qui souligne à son tour la modernité qui se dégage de l’ensemble.

Marcia Babineau a choisi de diriger les comédiens d’une façon sobre en évitant les écueils qu’aurait pu représenter la mise en bouche d’un texte poétique.

Blanche est un personnage qui dépasse le réalisme. Elle est porteuse du destin, de la vie, de la pérennité et s’inscrit hors du temps. Rendre à un tel personnage vraisemblable demande beaucoup de savoir-faire. Katherine Kilfoil offre une performance remarquable, rendant Blanche crédible alors qu’elle pourrait passer pour une folle n’était la retenue et le sens des nuances de la comédienne.

Frédéric Melanson réussit à exprimer la modération de son personnage qui demeure toujours à l’écoute des deux autres et dont on sent qu’il souhaiterait que l’harmonie l’emporte sur le conflit.

Marie-Hélène McGraw campe peut-être trop sévèrement Anne, axant son interprétation sur sa colère et son conflit avec sa mère. Il faut dire que le texte n’aide sans doute pas la comédienne. Enrichir le texte pour lui laisser la place de mieux exprimer ses contradictions, ses peines et ses espoirs contribuerait à lui donner davantage de profondeur et de complexité, ce qui faciliterait d’autant l’interprétation.

Cette pièce, faut-il le rappeler, est une création, c’est-à-dire un texte qui «vit» pour la première fois. L’auteur peut par la suite apporter des modifications qui seront intégrées lors d’une deuxième série de représentations. Je ne peux que souhaiter que tel soit le cas: La vieille femme près de la voie ferrée est déjà une pièce marquante dans l’œuvre de Chiasson.