Une fantaisie poétique

Chaque partie traite d’une façon de se déplacer: la marche, le taxi, l’automobile, le train, le bateau et l’avion. Les poèmes rappellent une expérience ou une anecdote qui accompagne une réflexion sur la vie. Des poèmes courts qui s’inspirent du quotidien et qui décrivent plutôt qu’ils analysent. Des images furtives, mais marquantes: «Des sentiers / des chemins / des routes / tendus au travers des forêts / tissés entre les villes / et le monde des mondes» (p. 11).

La marche est méditative et les textes décrivent quelques promenades sans autre objet que la détente et d’«aller au hasard / sous les étoiles» (p. 30). De petites constatations, rien de dramatique, bien au contraire: «Je respire à pleins poumons / la quiétude de chaque instant» (p. 18).

Toute cette partie est imprégnée par la douceur et par la volonté «de laisser derrière / les rêves accidentés» et «de sortir indemne du carambolage quotidien» (p. 26). Une tonalité peu habituelle dans l’œuvre de Dugas qui est souvent plus mordante et satirique.

Taxi regroupe trois poèmes comme autant de moments. Un peu d’humour alors qu’il s’aperçoit qu’il est «à bout de sous» (p. 35) alors que le compteur roule trop rapidement, le désir de fuir l’hiver, et le simple désir de changer, de passer de la ville à la campagne. Là encore, rien de dramatique. De petites situations, des textes légers, des clins d’œil à la vie.

Automobile se promène entre le plaisir de conduire, mésaventure, voyage, pollution. De courts textes construits autour d’un souvenir. Demeure le plaisir de conduire «l’accélérateur au plancher / de la vie» (p. 42), même si les embouteillages transforment la voiture en tortue
(p. 44). Dugas joue entre le plaisir de conduire, la liberté qu’apporte la voiture, l’impact sur le climat et les mésaventures: «entendre / un pneu / exploser de joie / dans le no man’s land» (p. 49). Et même l’ironie: «l’épaisseur de l’asphalte / détermine ici l’idée du pays» (p. 51).

Du train il retient quelques images d’un voyage dans les steppes de la Sibérie dans une courte suite pimentée d’images qui suscitent le sourire: «Le train avance / au milieu d’un bruit de balais / sur la peau tendue des tambours de la terre» (p. 61). Ce sont ces petites touches qui font le charme de ce recueil.

Le bateau passe au loin et disparaît. Manifestement, Dugas n’est pas marin: deux petits poèmes et puis s’en vont. Ici, la convention l’emporte sur la poésie.

Heureusement, il y a l’avion comme possibilité d’échapper au quotidien: «L’avion gagne de l’altitude / et lentement les lésions / du monde abandonné / se cicatrisent / disparaissent» (p. 74). L’avion permet le survol du monde, et nous donne l’impression de nous élever au-dessus du temps: «Nous voilà détachés de la terre / l’avion se force contre / la ligne imaginaire du temps» (p. 80) alors qu’il franchit le 180e méridien, celui qui marque le passage d’une journée à l’autre: «L’avion percute le mur invisible / c’est demain» (p. 81).

Selon les poèmes, on a l’impression qu’il retrouve la naïveté de l’enfance ou encore le sentiment de la découverte de l’adolescence. Ces «objets perdus» sont ceux à qui on accorde peu d’importance, mais qui nous aident à avoir accès au monde qui nous entoure. Plus que des moyens de locomotion, ils nous offrent «ce monde immense / qui s’étend / au-delà de l’entendement» et qui «s’épand en couches multiples / par-dessus la logique des bureaucrates / par-dessus la nonchalance / et l’épuisement des penseurs» (p. 86).

L’ensemble nous propose une réflexion amusée sur la vie. Peut-être pas le meilleur ouvrage de Dugas, ce recueil apporte une respiration dans son œuvre. Simplicité, légèreté même, pouvoir évocateur, touches de fantaisie, la façon dont les poèmes sont construits, tout contribue à rendre la lecture agréable. Il serait intéressant qu’un enseignant de 11e ou de 12e année mette ce recueil à l’étude dans sa classe.

Je voudrais vous remercier, vous lecteurs de cette chronique, pour votre appui et votre fidélité à me lire: après tout, l’Éloize que je viens de recevoir pour «la meilleure couverture médiatique», c’est beaucoup à vous que je le dois.