Humour, dérision et rock and roll

Sans doute un peu de tout ça et de bien d’autres choses. Sa musique est primaire, mais engageante. C’est bruyant par instants, tendre l’instant d’après, virevoltant entre le rock, le blues, la ballade et la complainte. Elle se dit «folk trash», je la dirai chansonnière, quitte à ajouter «façon alternative».

On est loin des chansonniers des années 1960, mais pas si loin que ça du Robert Charlebois d’après Lindbergh. Écoutez J’pas un cowboy et vous reconnaîtrez cette façon particulière dont Charlebois ajoutait de petits commentaires presque hors de la mélodie. Et puis, il suffirait d’un arrangement différent pour que cette chanson devienne un rockabilly, ce genre premier du rock.

Avec Du duvet dans les poches, on peut aussi parler de l’influence du «garage rock» des années 1960, genre qui a été approfondi par le new wave et qui continue à se faufiler dans certaines chansons. Ajoutez un soupçon de blues et vous avez Câlisse-moi là. La guitare est lourde, le rythme se rapproche du blues, la voix est hargneuse par instants, baveuse. Elle traîne sur les notes et la mélodie est dans la mélopée plutôt que dans une belle toune. On est dans un cri du cœur.

C’est comme si Lisa fusionnait différents styles et les recréait à sa façon. C’est ce qu’on appelle l’air du temps: elle est de ce temps et c’est en cela que ce disque se distingue.

Les arrangements de Louis-Jean Cormier, du groupe Karkwa, servent l’imaginaire de Lisa avec beaucoup de finesse. Peu d’instruments: banjo, guitares électriques et acoustiques, piano, basse, batterie, quelques voix. Et pas tous à la fois. Pour certaines, Lisa est seule avec sa guitare ou son banjo. Ce glissement d’un son plus lourd mis de l’avant par le groupe de musiciens dans certaines chansons à celles dans lesquelles il n’y a qu’une guitare ou un banjo crée le mouvement de l’album.

Ses chansons sont un tout, la ligne mélodique se fondant dans l’accompagnement. De fait, l’important n’est pas sur la mélodie au sens strict, mais sur le récitatif qui s’en dégage. Parfois le chant fait place à la parole, parfois la note s’allonge, parfois c’est un instrument qui prend la relève.

Et il y a les textes. Drôles, satiriques, habités par une bonne dose d’autodérision. Ils peuvent être touchants, voire empreints d’un certain romantisme rapidement nié.

Certaines chansons se fondent sur des anecdotes. Ainsi ce Motel plus que miteux qu’elle décrit par une série de détails évocateurs et sarcastiques et qui lui fait penser à «vieux film cheap de mafia américain».

Elle se met en scène dans J’pas un cowboy. Elle n’est pas un cowboy, mais elle en a l’accoutrement partiel: chapeau, bottes, «coat de cuir». Un son étouffé, un rythme pesant qui s’amuse avec le texte.

Y fait chaud se résume au titre. L’humour est ironique et le rythme balance comme la mer dont elle rêve, un banjo à l’avant-plan et la chanson devient une complainte distanciée.

Les autres chansons font appel à un sentiment et sans doute à des expériences personnelles. L’amour, bien sûr, heureux dans Kraft dinner et dans J’t’écris une chanson d’amour, malheureux dans Câlisse-moi là et dans Avoir su.

Kraft dinner traite de l’aveu de l’amour, du désir de l’autre. Mais les mots manquent comme si elle retenait ce qu’elle voulait vraiment dire ou si elle voulait évacuer le romantisme amoureux. Le texte devient comique dans sa difficulté de dire, tout en étant touchant. Une chanson amusante, naïve et tendre, fondée sur les petites choses de la vie, les désirs simples, mais fondamentaux.

J’t’écris une chanson d’amour, dit-elle «parce que j’suis conne». Mais cette chanson d’amour ne sera rien d’autre que la répétition du titre, incapable qu’elle est d’aller plus loin dans l’expression de son amour de peur de ressembler à «une adolescente en pleine crise qui écrit des poèmes». La chanson repose sur la difficulté de se dire à l’autre, de se dévoiler. Beau et touchant avec une touche d’humour.

Et il y a les peines d’amour de Câlisse-moi là et d’Avoir su. C’est à la limite du récitatif et du chant avec une réminiscence du blues. Les lignes mélodiques sont moins importantes que le climat créé.

Six chansons traitent de la solitude et du mal d’être. Rien ne va plus dans Cerveau ramolli. Toutefois, le banjo et le rythme vif allègent le texte le menant sur le chemin de l’autodérision. Autodérision qui est aussi présente dans Du duvet dans les poches. Par contre, Juste parce que j’peux est plus sérieuse et le simple accompagnement à la guitare acoustique jouée par Lisa appuie la délicatesse du sentiment.

On comprend alors que tout va mal. La Chanson d’une rouspéteuse est une litanie qui devient humoristique et incantatoire; Lignes d’Hydro porte sur la solitude et l’angoisse; et Lisa se lâche «lousse» dans Aujourd’hui, ma vie c’est d’la marde au texte décapant et drôle avec pour tout accompagnement un banjo et un chœur pour le refrain.

On a l’impression d’un portrait non seulement de Lisa, mais de sa génération. Il y a quelque chose de collectif dans sa démarche, même si les chansons n’apparaissent pas militantes. Une prise de parole d’une justesse rare.