L’Espagne, la Grèce et l’avenir de l’euro

NDLR: La chronique de M. Dyer a été rédigée avant le dévoilement des résultats des élections grecques. Elle vous permettra néanmoins d’apprécier les conséquences du choix qu’ont fait les Grecs.

C’est sans doute la première fois que des évènements en Espagne décident de l’issue d’élections en Grèce. Il y a plus d’une semaine, l’Union européenne (UE) a accepté de prêter 100 milliards d’euros aux banques espagnoles au bord de la faillite à des conditions plutôt avantageuses. Par conséquent, il est fort probable que Syriza, le parti protestataire radical de gauche qui est sorti de nulle part pour remporter les élections du mois dernier en Grèce, devienne le plus grand parti au lendemain des nouvelles élections législatives de dimanche.

Le parti qui remporte le plus grand nombre de votes lors d’une élection grecque obtient 50 sièges supplémentaires. Donc, Syriza dirigera probablement le prochain gouvernement grec. Il exigerait alors la renégociation des conditions rigoureuses imposée par l’UE pour renflouer l’économique grecque. Il est même possible qu’on acquiesce à sa demande.

Un tel scénario prolongerait l’agonie de l’euro, mais ne le sauverait pas. La monnaie commune est vouée à l’échec, du moins dans sa forme actuelle; précisément parce que l’on a admis des pays comme la Grèce et l’Espagne dans la zone euro.

Ce n’est pas qu’ils étaient plus irresponsables et imprévoyants que les pays de l’Europe du Nord, lesquels garantissaient la valeur de la monnaie courante (bien que c’est exactement ce qu’ont fait les Grecs). La raison pour laquelle l’euro est voué à l’échec est le fait que l’économie des pays de l’Europe du Sud est bien moins efficace.

L’erreur fondamentale a été commise en 1999. À ce moment-là, l’attrait politique d’une monnaie européenne commune l’a emporté sur la logique économique voulant que des pays ayant des économies totalement différentes ne doivent pas être liés par une devise unique. La crise financière actuelle, laquelle menace de ruiner la prospérité de l’Europe, voire son unité, est une conséquence inévitable de cette erreur initiale.

Selon la logique économique, les économies moins performantes devraient avoir leur propre devise, qu’elles peuvent dévaluer de temps à autre afin de rester concurrentielles. Néanmoins, on continue d’associer la nécessité politique de l’unité européenne à l’euro (même si ce n’est pas forcément le cas). Résultat? Des tergiversations sans fin sur les opérations de sauvetage.

La situation en Espagne illustre bien le problème. Les gouvernements espagnols ont eu recours à des pratiques d’emprunt en euro responsables. En effet, avant la crise financière de 2008, leur déficit n’avait jamais dépassé 3 %. La zone euro, cependant, avait permis aux particuliers et aux entreprises espagnols d’emprunter de l’argent à faible taux d’intérêt, car tout le monde présumait que les puissances économiques de l’Europe du Nord étaient les garants ultimes de la dette européenne.

Cela a donné une des plus importantes bulles immobilières de l’histoire, un énorme endettement des sociétés engendré par des expansions effrénées d’entreprises – et une grande vulnérabilité des banques espagnoles prêteuses aux créances irrécouvrables.

En 2008, les valeurs foncières gonflées se sont effondrées, et les conséquences des investissements irréfléchis ont commencé à se faire sentir. Les emprunts du gouvernement espagnol ont explosé à mesure qu’il injectait de l’argent pour sauver les banques et puis, lorsqu’il n’était plus en mesure de solliciter des fonds, l’Union européenne est intervenue la semaine dernière en fournissant 100 milliards d’euros pour éviter un défaut de paiement.

Eh bien, elle n’avait pas le choix. Un défaut de paiement de l’Espagne risquerait d’entraîner l’anéantissement de tout le système machine bancal, et personne n’a encore trouvé le moyen de faire disparaître l’euro sans occasionner d’importants dommages indirects. L’UE ne fait que gérer la crise et n’a aucune stratégie pour régler le problème avec l’euro (à part créer un État européen unifié, ce qui n’arrivera jamais). Ce qui intéresse la Grèce, ce sont les conditions du prêt de l’UE à l’Espagne.

L’argent a été injecté directement aux banques espagnoles en difficulté. Le gouvernement espagnol n’est pas tenu d’augmenter les impôts ou d’imposer d’autres compressions des dépenses. C’est justement le genre d’entente que Alexis Tsipras, le chef charismatique du Syriza, affirme être en mesure d’obtenir pour la Grèce. Dans la dernière semaine avant les élections grecques, il a exploité ce qui s’est passé en Espagne à bon escient. Bien sûr, il s’est abstenu de préciser que la crise de l’Espagne et celle de la Grèce sont fort différentes.

Dès le jour du lancement de l’euro en 2002, les gouvernements grecs ont emprunté sans compter. De plus, ils ont menti à l’UE au sujet du niveau d’endettement du pays et de l’usage des prêts. (La majeure partie de l’argent s’est retrouvée dans les poches des copains et des partisans du gouvernement.) Le pays entier vivait bien au-delà de ses moyens. C’est d’ailleurs pour cette raison que le déclin du niveau de vie des Grecs a été si brutal.

Les électeurs grecs ne veulent pas entendre parler de cela. Ils veulent simplement arrêter de souffrir. Bon nombre d’entre eux croient la promesse faite par Tsipras qu’un nouveau gouvernement dirigé par Syriza sera en mesure de renégocier les conditions de l’aide financière pour que leur vie soit moins pénible.

Tsipras a peut-être raison, du moins à court terme. Même s’il existait une équipe ultra secrète d’experts financiers à Francfort s’affairant à trouver une façon d’éliminer l’euro sans trop nuire à l’économie de l’Allemagne, celle-ci devrait choisir avec grand soin le moment de son intervention. Elle ne voudrait pas qu’un défaut de la Grèce entraîne une fin prématurée de l’euro. Un non catégorique à Tsipras risquerait de précipiter ce scénario désastreux.

En fait, il est à peu près certain qu’une équipe du genre n’existe pas. Il n’y a aucun «plan B», et tout ce que les autorités de l’UE font, c’est une perpétuelle gestion de crise au jour le jour. Cela va finir par échouer, mais elles ne sont pas encore prêtes à l’admettre. Donc, il est possible que les Grecs obtiennent un répit temporaire s’ils confient un mandat à Syriza.