Ma cousine Huguette est décédée la semaine dernière, après une vie plutôt silencieuse, vécue dans une modestie qui n’a fait que rendre plus admirables et plus inspirants encore, son courage et sa foi dans la vie.
taines plus floues, se bousculent en moi. Pas dans ma tête, mais dans mon cœur.

Des souvenirs faits de moments infimes partagés sans questionnement, sans chichi. Connivence presque banale de cousins qui s’aiment sans se poser de questions, tant c’est naturel de puiser dans le même patrimoine génétique de grandes brassées de fous rires! Et parfois d’y trouver aussi quelques chagrins empêtrés dans les filets de la vie.

Quand sa sœur, ma merveilleuse cousine Gaétane, m’a téléphoné pour m’annoncer cette nouvelle, on a parlé de ses derniers moments et, par une sorte d’intuition commune, on est passé du côté sombre de la nouvelle au souvenir de sa joie de vivre.

Je revoyais Huguette dansant dans le mitan de la place, chez elle, à l’époque où la vie était encore synonyme de vacances au pays de l’insouciance éternelle, à l’époque où l’on croyait que jamais notre jeunesse nous abandonnerait, que jamais le Temps n’aurait le temps de nous rattraper, puisqu’on était bien trop occupé à vivre notre jeunesse pour avoir le temps de vieillir.

Et toujours le ciel resterait d’un beau bleu azur de canicule, et les lilas resteraient en fleurs pour toujours.

Et puis, un jour, la Vie sonne la fin de la récréation. En un éclair, la frénésie de notre jeunesse, ballottée par des bourrasques de vents froids et sans merci, disparaît à l’horizon, emportant avec elle des montagnes de rêves effilochés, d’espoirs taris, et de serments soudainement friables comme des ailes de papillon.

Heureux ceux qui auront pris le temps de remplir une corbeille de joyeux souvenirs qu’ils pourront ressortir aux jours gris afin de mettre un peu de couleur dans leur vie!

***

Je vous parle de ma cousine Huguette, parce qu’à travers cette femme de cœur, je veux rendre hommage à tant et tant d’âmes discrètes qui ont traversé nos vies presque sur la pointe des pieds, en évitant de faire de l’ombre sur leur passage et qui ont, sans le savoir, contribué à notre salut.

Tous ces hommes et ces femmes, ne cherchant ni le feu des projecteurs ni le piédestal de la gloire, qui ont fait des bouts de chemin avec nous, parfois très courts, toujours prêts à donner un sourire, à offrir une étreinte, sans jamais rien exiger en retour.

Toutes ces personnes que nous avons côtoyées – ou que nous côtoyons encore –, et qui seraient les premières surprises de découvrir jusqu’à quel point elles ont été une source d’inspiration dans notre cheminement.

Toutes ces personnes qui n’ont jamais su, et ne sauront jamais, que leur bonté irradie en permanence dans le jardin secret où l’on cache nos trésors les plus précieux.

Toutes ces personnes à qui on oublie trop souvent, et je le dis à regret, de murmurer un simple merci, comme une confidence déposée au creux d’une oreille.

Pour moi, aujourd’hui, la confidence sera publique et lancée dans l’Univers: Merci, chère Huguette pour la richesse de ton affection si discrète, mais si éloquente.

***

Il y a quelques années, en marchant dans le cimetière de Caraquet, je me suis retrouvé devant la pierre tombale d’une femme qui était décédée exactement cent ans auparavant. À deux jours près!

La coïncidence m’avait tellement frappé que j’en avais même parlé dans une chronique. Je disais que je m’étais pris à imaginer la vie de cette femme, qui avait vécu sa vie au XIXe siècle: «Elle a dû, en son temps, elle aussi, trouver certains jours trop longs, trop gris, trop froids. Elle a dû, elle aussi, dans sa jeunesse ensoleillée, croire qu’elle était immortelle jusqu’au jour où elle a découvert que c’était trop beau pour être vrai.»
J’étais seul devant sa pierre tombale. Elle était seule dans l’éternité. Comme me le faisait remarquer un ami, récemment: «Les cimetières sont pleins de gens oubliés.»

Et j’avais fait le vœu à cette Belle au bois dormant d’aller fleurir sa tombe, un jour, «avec un bouquet d’iris bleus pour rappeler les embruns de la mer tout près, si près, et pour lui dire que malgré notre oubli, elle n’a pas vécu en vain, et qu’au début d’un autre siècle tout neuf, un rossignol est venu la saluer, comme dans les vieilles chansons.»

***

À notre époque troublée où les médias concentrent leur énergie sur des personnages glauques et sordides, ou sur des charmeurs de foule insignifiants, ou sur des histoires alambiquées qui ne font qu’illustrer la bêtise humaine, ou sur des nouvelles scandaleuses qui ne font que confirmer la déréliction de notre petite planète en train de périr dans l’Univers, j’ai pensé qu’il ferait bon de prendre un moment pour penser à toutes ces âmes qui forment l’arc en ciel de nos souvenirs et qui, sans le savoir, ont donné, ou donnent encore, un sens à notre vie.

Toutes ces âmes qui témoignent avec tant d’éloquence de cette pensée de Victor Hugo: l’esprit s’enrichit de ce qu’il reçoit, le cœur de ce qu’il donne.

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