Le Paysage de Grand-Pré est maintenant inscrit au Patrimoine mondial culturel de l’UNESCO. Après le Grand Dérangement, voici venu le temps du Grand Dénouement!

C’est une décision qui reconnaît l’importance du site de Grand-Pré, de sa beauté, de l’ingéniosité des aboiteaux, et qui célèbre clairement l’apport de la culture acadienne au «bagage génétique» de notre civilisation.

Quand je parle de culture, ici, je ne me réfère pas tant aux steppettes folkloriques des jours de fête, ou aux succès des artistes acadiens sur la scène mondiale (bien que tout cela soit remarquable et digne de mention), mais je parle de l’ensemble de l’activité humaine que génère la grande ruche acadienne.

Je fais cette précision parce que j’ai constaté trop souvent que les corps constitués, de même que les différents paliers de gouvernement, ont une conception réductrice de la culture, qu’on associe strictement à des manifestations artistiques, oubliant, par exemple, que quelque chose d’aussi simple, quotidien, nécessaire et général que la cuisine, c’est aussi un élément de la culture.

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On en a moult preuves dans différents patelins quand vient le temps de préserver le patrimoine «culturel», justement. Par exemple, on n’associera guère à l’histoire des us et coutumes locaux les différentes activités de la pratique religieuse, au temps où l’Église gérait encore la vie en communauté. On n’associera pas non plus à la culture des activités comme la chasse et la pêche.

Ni même des édifices comme un bureau de poste, ou une académie (pour utiliser des exemples du pays Brayon), alors que c’était exactement ça, la spécificité de leur présence dans le paysage: c’est-à-dire, d’être une illustration «bâtie» de la culture locale.

J’en parle, et je fais volontairement référence à mon pays des porcs-épics parce que me parviennent des échos tristes, peut-être trop alarmistes, mais certainement alarmants, au sujet de quelques lieux culturels à Edmundston, la ville française baptisée du nom d’un aristocrate anglais itinérant.

Le Musée historique du Madawaska serait, paraît-il, en très piteux état, et la maigre pitance que lui consent le gouvernement provincial ne suffira pas à couvrir les frais d’une rénovation importante.

Le sort de ce musée a toujours été quelque peu problématique. On aurait dit que personne ne voulait s’en occuper, parce que personne ne savait quoi en faire.

Ciel, se pourrait-il que le Madawaska manque à tel point «d’histoire» qu’on ne puisse exposer à la vue du monde entier des éléments la rappelant, cette histoire?

Oui, il y a les objets du quotidien d’antan, mais l’histoire du Madawaska ne se résume pas à des artéfacts précieusement entreposés dans des greniers poussiéreux par de vieilles personnes qui en font des legs muséaux à leur décès.

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Pas besoin d’un musée historique au Madawaska?

Que penser alors de tout ce qu’on racontait, de tout ce qu’on raconte encore sur le côté picaresque de ses habitants issus d’une pléiade de peuples fondateurs légendaires à l’imagination fertile et qui ont créé ce pays en se battant contre les intempéries et l’isolement?

Que penser de tous ces liens entre les gens qui l’habitaient en premier et ceux qui sont arrivés par la suite? Tous ces liens entre ces gens, l’environnement local et les activités qui s’y déroulaient? Que penser de l’histoire de son lin, de son bois, de ses ployes de buckwheat, même?

Toutes ces tribulations ont eu pour effet de modeler un peuple unique, un tout petit peuple de quelques milliers d’âmes, métissées de cultures différentes, et créant, ensemble, certains grimpés sur les Appalaches, d’autres descendus dans les platins, un beau coin de pays dans la vallée du Haut-Saint-Jean.

Faut-il absolument faire semblant que tout cela n’était pas important?
Et tout ça, ça ne mériterait pas autant d’énergie pour le mettre en valeur que toutes sortes d’activités sportives locales?

On n’a aucune raison de laisser filer ce musée dans les griffes du temps. Le Madawaska a une histoire, joual vert, et ce n’est pas parce que tout le monde ne s’entend pas sur cette histoire qu’il faut la mettre aux vidanges.

Me semble que les historiens locaux pourraient eux aussi intervenir publiquement pour dénoncer cette situation.

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Le musée pourrait être un centre d’interprétation qui servirait à la décrypter cette histoire du Madawaska, à démêler les origines de ses habitants, à montrer leurs différences et leurs points communs, à mousser ainsi le sentiment d’appartenance au Madawaska, en révélant à tout un chacun les tenants et aboutissants de cette histoire. Une histoire singulière, pleine de rebondissements, d’imbroglios, d’anecdotes truculentes, sans oublier la galerie de personnages flamboyants qui l’ont habitée.

Si c’est une question de financement, du financement ça se trouve. On n’a qu’à regarder les millions et les millions investis tout juste derrière ce musée pour créer une Cité du Savoir. Une Cité du Savoir qui comprend un campus universitaire rénové, un collège communautaire flambant neuf, une polyvalente, une piscine, un nouveau pavillon sportif tout neuf aussi, et où l’on songe à installer une surface synthétique pour le soccer au coût de plusieurs centaines de milliers de dollars.

Tandis que, caché dans un bosquet comme si on ne voulait pas qu’il gêne, tout juste derrière ces monuments à la gloire du Savoir, un modeste Musée historique à la gloire du Vécu, dont le budget gargantuesque de 15 000 $ est passé à un faramineux 40 000 $, est en train de mourir de sa belle mort parce que personne n’a l’air de penser que c’est important d’avoir un écrin pour y garder les petits et grands joyaux de la mémoire madawaskayenne  collective. 

Mais, dites-moi, je vous prie, dans cette Cité du Savoir, de quel «savoir» parle-t-on?

Savoir parker un char?

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Ou savoir d’où l’on vient et savoir qui l’on est. S’il s’agit de ce savoir, le musée n’est pas seulement un attrait touristique, il est une nécessité communautaire.

Ce qui manque dans cette affaire de Cité du Savoir, c’est peut-être finalement le désir. Le désir de transmettre aux générations qui la fréquenteront, en plus d’un bagage intellectuel qui les aidera à faire leur chemin dans la vie, un sens de l’identité et un sentiment d’appartenance pour qu’elles n’oublient pas le sentier qui mène au musée de leur propre histoire.

Quand ce sera fait, on demandera à l’UNESCO de faire une petite place au pays des porcs-épics dans le patrimoine mondial. Ce sera un autre Grand Dénouement!

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