Le silence des ondes

Tout juste comme je m’assois à l’ordi pour rédiger ma chronique, j’entends au Réseau d’information de Radio-Canda (RDI) qu’une tortue luth de 355 kilos, la plus grande des tortues marines, qui s’était égarée dans les eaux de la rivière Shubenacadie, à l’Île-du-Prince-Édouard, est morte, vraisemblablement d’une émaciation, selon un pathologiste du collège vétérinaire de l’Université de l’Île-du-Prince-Édouard.

On ne pourra pas dire que RDI néglige l’Atlantique au chapitre des nouvelles. Tenez, mercredi dernier, on a eu le topo de rigueur du 15 août annonçant aux Acadiens que c’était leur Fête nationale!

Plus quelques topos matinaux sur la crise du homard. La crise s’est résorbée, les topos aussi! Fini les homards, on passe aux tortues!

Les gens du Québec vont finir par croire que les Acadiens vivent dans l’eau. Qu’ils sont des amphibiens! Des grenouilles parlantes. Des frogs, quoi!

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Il y a quelque temps, à la suite de représentations vigoureuses faites par des leaders et des institutions acadiennes, la Société Radio-Canada, la maman de RDI, avait pris l’engagement (officiel? ferme? solennel?) d’accorder plus de temps au réseau national aux nouvelles en provenance de l’Atlantique, et de l’Acadie en particulier.

J’ai fini par comprendre que «plus» de nouvelles de l’Atlantique, c’était un topo dans l’avant-midi. Ce matin: l’annonce du décès d’une grosse tortue.

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Mais si le RDI est chiche en ce qui a trait aux nouvelles de l’Acadie, il sait très bien me gaver de nouvelles sur les élections québécoises en cours.
On ne parle plus que de ça à RDI. L’émission Les coulisses du pouvoir, animée par Emmanuelle Latraverse, ne traite plus que de ce sujet. Le 24 heures en 60 minutes avec Anne-Marie Dussault aussi. De même que Le club des Ex, avec Simon Durivage et ses comparses. Sans oublier tous les bulletins de nouvelles, les points de presse quotidiens, le débat des chefs, et les émissions spéciales pour analyser tout ça.

Ajoutons à ces émissions toutes les déclarations intempestives, impolies, improbables et tout croches faites par tout un chacun; l’annonce des engagements des partis politiques; les querelles de sémantique, les injures, les demandes d’excuses, les repentirs, et quelques mensonges éhontés, et on a un portrait assez complet de la situation.

Attendez-vous à ce que Second regard consacre une émission à la laïcité au Québec, vu qu’on en a parlé la semaine passée.

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Et je n’ai pas encore mentionné le rôle de plus en plus grand que joueraient les médias sociaux dans une telle compagne, selon l’avis de journalistes entendus sur le RDI. Ils soutiennent que Facebook et Twitter accélèrent à la vitesse grand V la diffusion des nouvelles, et que, donc, leur couverture de la campagne devait en tenir compte.

Alors, ils nous lisent des courriels et nous montrent un écran sur lequel s’affichent des twits…

Pourtant, malgré ce qu’en disent ces journalistes, j’ai également noté que cela n’a strictement rien changé à la mise en ondes de leurs émissions, au format de leurs émissions, à la façon de présenter les nouvelles, à la rapidité de la diffusion. On entend encore en fin d’après-midi des topos déjà présentés au début de l’avant-midi! Les twits n’avaient-ils donc rien à dire sur le sujet pendant la journée?

Lundi soir, une heure environ après le face-à-face Charest-Marois à TVA, on rediffusait au RDI l’émission 24 heures en 60 minutes qui avait déjà été diffusée avant le face-à-face, émission au cours de laquelle Anne-Marie Dussault et ses invités avaient palabré sur ce qu’il fallait attendre d’un tel débat…

Ça faisait une heure qu’on analysait ce face-à-face à TVA, sur Facebook et sur Twitter, et le RDI n’était pas encore arrivé au débat! Vitesse grand V, tu dis?

Des fois, RDI ressemble à une radio d’ancien temps qui radote. Ou serait-ce une télé qui refuse de sortir du placard radiophonique?

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Quelle ironie! Au moment où je suis en train de faire la dissection du réseau RDI, un journaliste de Radio-Canada nous invite, l’œil coquin, dans une capsule publicitaire, à suivre la campagne électorale à son antenne, en nous disant, grosso modo que pendant la campagne électorale, Radio-Canada est partout: à la télé, à la radio et sur le web.
Autrefois, c’était Dieu qui était partout. Maintenant, c’est Radio-Canada.
ÇA, c’est de l’information!

Dans ce contexte, il est presque normal que RDI ne se concentre plus que sur ces élections, faisant fi de la réalité des autres francophones du Canada.

Car, oui, hélas!, dans les médias québécois, la francophonie canadienne est trop souvent présentée plus comme un concept qu’une réalité vécue par au moins un million de personnes tous les jours. Un million de personnes disséminées a mari usque ad mare qui, en principe, ont parfaitement le droit d’être informées dans leur langue, surtout par une société d’État, de ce qui se passe dans la francophonie canadienne. Pas seulement les Québécois. Et pas seulement de ce qui se passe au Québec.

Le droit à l’information est le même pour tout le monde. Et quand les journalistes du Québec s’emparent littéralement des ondes d’un service comme le RDI, avec à peine un entrefilet «étranger» pour nous raconter en 45 secondes l’histoire d’une tortue morte en Atlantique, disons, on est en droit de se demander si tout cela est juste et bien équitable.

Ne blâmez pas les Québécois. Ce ne sont pas les Québécois qui sont responsables de ce manque de vision. Ils sont comme les Acadiens: ils prennent ce qu’on leur montre au RDI. La faute de cette information univoque incombe à ceux qui veillent aux destinées du RDI. Et on a l’impression qu’ils manquent d’envergure et ne savent pas trop comment mettre la réalité de la francophonie canadienne en perspective.

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Tiens, juste comme je termine cette nouvelle épître, RDI consent à un deuxième topo atlantique aujourd’hui. On nous annonce que Bruce Springsteen donnera un concert, à Moncton, dimanche!
Wow! Quelle nouvelle! C’est quasiment aussi important que l’annonce de la mort d’une grosse tortue.

La  Déportation ne se fait plus par bateau. Elle se fait maintenant par le silence des ondes. Han, Madame?