Les riches, les pauvres et les affamés

Il y a deux mois, le ministère de l’Agriculture des États-Unis a prévu la plus abondante récolte de maïs de l’histoire: 376 millions de tonnes. Après deux mois de chaleur et de sécheresse record dans le Midwest américain, il a abaissé les prévisions à 274 millions de tonnes. Alors, dès le début de juillet, le ministère prévoyait que le prix par boisseau de maïs dépasserait 8 $ pour la première fois de l’histoire. Les prévisions sont maintenant passées à 8,90 $.

La vague de chaleur en Russie, bien qu’elle soit loin d’être aussi grave que celle de 2010, amoindrira considérablement la production russe de blé. Il y en aura quand même assez pour les besoins nationaux, sauf que Andreï Sisov, du cabinet spécialisé dans l’analyse du secteur agricole établi à Moscou, SovEcon, a affirmé, il y a trois semaines, qu’il s’attendait à ce que les exportations russes de blé soient ramenées de 28 millions de tonnes à seulement 13 millions. Pour cette raison météorologique, entre autres, le prix du blé est aussi en pleine ascension.

Si les hausses des prix du blé touchent les consommateurs humains directement, les hausses du prix du maïs les frappent encore plus durement à long terme, étant donné que l’on a recours à des quantités massives de maïs pour nourrir les animaux et fournir l’huile pour la production d’aliments transformés. Les prix mondiaux des denrées alimentaires en général sont à nouveau en hausse, et cela prend des allures de tendance plutôt qu’une série de coïncidences.

La dernière grosse flambée des prix, en 2007-2009, a eu un énorme impact sur les pays en développement, où bien des habitants consacrent environ 40 % de leur revenu à l’alimentation (par rapport à environ 10 % dans les pays industrialisés). Si votre famille dépense déjà près de la moitié de son revenu en nourriture et que les prix montent en flèche, vous pouvez seulement réduire la quantité de nourriture que vous donnez à vos enfants – et c’est pour cette raison que certaines personnes voient dans les révolutions du «printemps arabe» une réaction tardive à la dernière hausse.

Parallèlement, dans un univers complètement différent, le McKinsey Global Institute, la division d’affaires et de recherche de la firme de conseil en gestion McKinsey & Company, a publié un autre rapport en juin. Il s’agit de la plus récente d’une série interminable d’estimations toujours plus audacieuses effectuées par divers «instituts internationaux» concernant la vitesse à laquelle la demande pour les biens et services croît partout dans le monde.

Les thèmes touchés dans le nouveau rapport de McKinsey, «Urban World: Cities and the Rise of the Consuming Class» (Le monde urbain: les villes et l’ascension de la classe consommatrice), nous sont assez familiers. Le centre névralgique de l’économie mondiale se déplace vers l’Asie. Un nombre colossal de nouveaux «consommateurs» – des gens gagnant un revenu annuel moyen supérieur à 3600 $ qui se procurent davantage que la nourriture et le logement de base – accéderont au marché mondial d’ici à 2025. Il existe donc de merveilleuses occasions à saisir pour les investisseurs futés.

La seule nouvelle donnée dans le document est le passage au sujet de l’endroit où se produira 65 % de la «croissance mondiale» jusqu’en 2025, soit les «City 600», comme l’institut les appelle: les 600 plus grosses villes du monde. De plus, les villes appelées les «Emerging 440 cities» (les 440 villes émergentes) – celles parmi les 600 situées dans les pays en développement rapide – représenteront près de la moitié de l’augmentation totale de la demande mondiale jusqu’en 2025.

Viennent ensuite les chiffres. À mesure que les économies en émergence prennent de l’expansion, leurs habitants vont tous se mettre à acheter des réfrigérateurs et des aliments pour bébés et, à la fin, des voitures. Fantastique! Nous allons tous faire fortune à vendre des trucs aux Chinois!

Sauf qu’on ne trouve nulle part dans le rapport de McKinsey une étude sérieuse de l’impact des 2,6 milliards de consommateurs totaux prévus, contre seulement 0,8 milliard à l’heure actuelle, sur la demande mondiale en denrées alimentaires. Pourtant, la consommation de viande s’intensifie en fonction de la hausse des revenus. Nourrir le bétail élevé pour la production de viande exerce une pression énorme sur les céréales, ce qui fait augmenter le prix de tous les aliments pour tout le monde, aussi bien les riches que les pauvres.

Joignez la hausse de consommation de viande à un milliard de personnes supplémentaires et de fortes restrictions en matière de production alimentaire, la plupart associées aux changements climatiques, et vous risquez de voir le prix des aliments dans le monde en 2025 doubler ou tripler en valeur réelle par rapport aux prix actuels. Cela signifie que les démunis mourront de faim, et qu’une bonne partie des nouveaux «consommateurs» promis par McKinsey – ceux ayant de l’argent à dépenser sur autre chose que les éléments nécessaires à la survie – n’accéderont pas à la classe moyenne en fin de compte.

Le même rationnement par le prix est susceptible de s’appliquer à tous les autres produits et articles essentiels. En effet, les prix de l’énergie et des matières premières, lesquels ont régulièrement chuté durant la majeure partie du XXe siècle, ont déjà été ramenés aux prix payés en valeur réelle il y a un siècle. Il n’y aura pas 1,8 milliard de nouveaux consommateurs dans 13 ans. Qui plus est, les pauvres seront encore plus désespérés que jamais, et, dans bien des pays en développement, la stabilité politique ne sera plus qu’un souvenir.

En théorie, les demandes des consommateurs peuvent croître indéfiniment, comme le nombre effarant d’êtres humains. Cependant, sur une planète limitée avec des ressources en diminution constante et un climat en évolution, le coût de la facture pour satisfaire la demande des consommateurs grimpera de façon vertigineuse. La situation va probablement se corser dans le monde… et pas à peu près.

Et dans le cas de la Chine, l’incarnation même de la croissance économique à une rapidité miraculeuse – eh bien, la Chine dispose de sept fois moins d’eau et de dix fois moins de terre arable par habitant que l’Amérique du Nord. Lorsque les temps seront difficiles, cela revêtira une grande importance.