Voter pour faire entendre sa voix

Comme Acadienne, je m’intéresse à ce qui se passe chez nos voisins, voire nos cousins, les Québécois. Je veux savoir pour qui ils votent, car je veux savoir à quels idéaux ils adhèrent en tant que société, quel genre de relation ils entretiendront avec le pays dans les prochaines années, et aussi comment cela nous affectera en tant que francophones du Canada.

Comme bien d’autres, j’ai du mal à saisir comment ils votent. Je me console; même les plus chevronnés journalistes ont toujours encore aujourd’hui de la difficulté à expliquer pourquoi les Québécois ont voté en masse pour l’Action démocratique du Québec (ADQ), aux élections provinciales de 2007, pour ensuite s’en départir; en masse le Bloc québécois (BQ) à plusieurs reprises, au fédéral, pour ensuite s’en départir; en masse le Nouveau Parti démocratique (NPD), en 2011, pour… On verra bien.

Souvent, les gens votent avec leur tête. Stratégiquement. Non pas pour le parti qu’ils préfèrent, mais plutôt dans l’espoir d’empêcher que le parti qu’ils aiment le moins soit élu.

Sinon, ils votent avec leur cœur. Pour une vision de la société qui leur plaît, souvent en sachant que leur vote n’aura peut-être pas un impact très prononcé sur le jeu actuel des politiques…

Les Québécois, eux, votent-ils avec leur tête ou avec leur cœur?

Aux élections provinciales de 2007 et aux dernières élections fédérales, les Québécois ont surpris les analystes. Jusqu’à la veille de ces deux élections, les sondages les ont menés vers de fausses pistes.

Par exemple, lorsqu’en 2007, le Québec a mené l’ADQ au rang d’opposition officielle. Le Québec avait donc voté à droite, pour un parti ayant peu d’expérience. L’ADQ est passée de cinq à 41 députés et conséquemment, le Parti québécois (PQ) avait à ce moment été tassé de côté. À l’élection de décembre 2008, l’ADQ était déjà de retour avec sept députés, et le PQ avait repris sa place habituelle.

Est-ce que les citoyens souhaitaient réellement élire l’ADQ en 2007? Peut-être… Mais il est plus plausible que ç’ait été un simple message d’avertissement visant à punir le Parti libéral (PLQ) comme le PQ, et ayant finalement peu à faire avec l’ADQ elle-même.

En 2011, aux élections fédérales, le Québec a de nouveau voté en bloc pour un parti ayant peu d’expérience – le NPD. Les journalistes et commentateurs ont bien souffert lorsque est venu le temps d’expliquer le phénomène. Bien peu avaient prédit une vague orange aussi forte.

Les Québécois eux-mêmes avaient-ils effectivement prévu que 58 députés du NPD, plusieurs sans aucune expérience, certains ne parlant même pas leur langue, les représenteraient au niveau national pour les quatre prochaines années? Par ailleurs, ont-ils réellement voulu ce massacre du Bloc québécois (BQ), qui est alors passé de 49 à seulement quatre députés?

Le Bloc, même s’il n’allait jamais mener à la souveraineté, avait son importance au chapitre de la défense des intérêts des Québécois à l’échelle nationale. (Et par le fait même, et malgré que plusieurs le nient, le Bloc avait un impact sur les politiques linguistiques au Canada et par conséquent sur la vitalité de toutes les communautés linguistiques en milieu minoritaire, pas seulement au Québec.) Sans le Bloc, la dynamique au fédéral a changé. Aucun parti n’a autant défendu la place du français au Canada.

Si les Québécois votent stratégiquement, il faut avouer que leur tactique nous échappe. Et s’ils votent avec leur cœur, comment expliquer un vote aussi peu loyal pour la droite en 2007, puis pour la gauche en 2011? Même la ville de Québec avait à ce moment succombé à la «Orange Crush».

Pour bien des analystes anglophones, il n’y a rien à comprendre au vote québécois. On en profite souvent pour se moquer, affirmer qu’ils votent sans réfléchir, ou par simple envie de semer la discorde au pays.

Et si leur vote signalait autre chose, tels un cynisme et une lassitude généralisés par rapport à la politique en général? Finalement, peut-être les Québécois votent-ils pour démontrer leur malaise envers la façon dont sont prises les décisions qui nous affectent en tant que citoyens. Peut-être perçoivent-ils avec davantage de discernement que les autres Canadiens, que partout au pays, de plus en plus, les partis s’assemblent et se ressemblent. Peut-être sont-ils plus désenchantés, plus sensibles aux trahisons que leur a fait vivre un parti après l’autre au cours des dernières décennies. Après tout, le Québec croyait bel et bien en un projet de société culturel distinct, qu’aucun parti n’a jamais réussi à mener à terme. Leur vote serait comme une protestation contre une déception vécue perpétuellement.

Peut-être les Québécois ne votent-ils ni avec la tête, ni avec le cœur. Peut-être votent-ils autrement. Avec tous leurs sens. Avec clairvoyance. Avec entendement. Avec flair. Et surtout pour continuer de faire entendre leur voix.

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Au Québec, le PLQ, le parti du «gros bon sens» de Jean Charest a tenu bon depuis presque 10 ans. Ce n’est pas un parti qui fait rêver, qui promet de grands changements ou partage beaucoup de nouvelles idées. Il propose plutôt une approche constante, équilibrée, raisonnable.

Le dernier sondage prédisait un gouvernement minoritaire pour le PQ, sous l’aile de Pauline Marois. Qu’en sera-t-il réellement? La tendance des Québécois à nous surprendre dans leurs choix se poursuivra-t-elle ce soir? Ou le vote suivra-t-il banalement les sondages, cette fois, permettant d’élire une première femme à la tête de la province? Les Québécois opteront-ils plutôt pour la continuité avec le PLQ? Éliront-ils la chef de Québec solidaire, Françoise David, dans un moment d’appui à la social-démocratie? Ou pencheront-ils vers la droite à nouveau, en tentant leur coup avec la CAQ comme ils l’avaient fait avec l’ADQ? Les jeunes voteront-ils en masse, provoquant un déséquilibre à la fois au niveau des tendances et du taux de participation habituels? Dans tous les cas, l’incertitude rend les élections des plus intéressantes…

Ainsi, parce que rien n’est sûr, et que je ne sais pas pour qui le Québec votera, je serai rivée devant mon écran ce soir. À ceux qui feront comme moi, bonnes prédictions!