Lettre à Jolain Paulin, mon héros

Mon grand, je t’ai vu à la télé dans un reportage sur l’intimidation que te font subir certains élèves mal élevés qui fréquentent ton école à Shippagan. Je t’ai entendu pleurer aussi. Et j’ai pleuré avec toi, même si je suis un presque vieux monsieur qui en a vu bien d’autres.

J’ai été peiné parce que ça m’a rappelé que lorsque j’avais ton âge, moi aussi j’ai été très souvent victime d’intimidation. Et je sais que ça fait mal, très mal.

Tu es un garçon très courageux. Oui! Car ça prend du courage pour dénoncer une telle situation quand on est jeune et qu’on est à court de moyens pour la régler. Ta maman t’accompagne dans cette démarche, et d’autres personnes aussi, et c’est très bien. Car l’intimidation, ce n’est pas seulement une affaire de jeunes écoliers. C’est une affaire qui concerne toute la communauté autour de toi.

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J’ai lu les faibles explications du porte-parole de la GRC qui n’aurait pas fini «d’analyser» une vidéo où tu te fais bousculer et jeter par terre rudement. Alors que le monde entier a déjà compris qu’il est évident sur la vidéo que tu étais en train de te faire tabasser et que c’est mal, et que c’est illégal de faire ça à quelqu’un, encore moins à un enfant sans défense.

J’ai lu également les faibles explications de la directrice de l’école qui a parlé de programmes contre l’intimidation, de mesures à prendre, de suivis à faire lorsqu’il y a intimidation, et cetera. Elle est bien intentionnée, c’est sûr, mais ce n’est pas en énumérant des trucs bureaucratiques qu’elle va aider à solutionner ton problème.

Tu vois, parfois certains adultes pensent bien faire quand tu leur arrives avec un problème qui te concerne toi et qu’ils te répondent en parlant de tous les autres. Ils ne t’écoutent pas. Ils ne prennent même pas le temps de te dire «Viens, je vais te protéger, moi. C’est fini l’intimidation». Non, ils préfèrent «discuter de la problématique» entre adultes, alors que toi, tu es encore un gamin et que tu souffres. Et que tu souffres tout de suite.

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Mais malgré cela, continue à te tenir debout. Et quand tu croises ceux qui t’intimident, ne baisse pas la tête. C’est toi le vrai champion, ici. Continue à leur tenir tête. Eux, ce sont des pissous qui s’en prennent à toi parce qu’ils ne sont pas bien dans leur peau, parce qu’ils ne s’aiment pas. Peut-être parce qu’on ne leur a pas appris à s’aimer. Mais tu n’as pas à être victime de leurs carences affectives. Tu as plein droit qu’on te foute la paix, et qu’on te laisse vivre ta vie.

Tu sais, Jolain, en dénonçant l’intimidation dont tu es victime, tu aides beaucoup d’autres garçons et filles à relever la tête aussi. Et à ne pas craindre de dénoncer leurs agresseurs. Et tu aides aussi d’autres garçons et filles à prendre conscience que ce n’est vraiment pas cool d’intimider les autres. Et tu aides aussi les adultes qui ont la responsabilité de ton éducation à s’apercevoir que tu existes, que tu n’es pas qu’un numéro, que tu es une vraie personne avec des émotions, et que c’est leur responsabilité de t’offrir un environnement éducatif sain et sûr.

Je vis dans une grande ville loin de Shippagan et, malgré la distance, ton message s’est rendu jusqu’à moi. Il m’a touché, comme il a touché des centaines de personnes. Je suis très fier de toi, et je pense bien que ces gens-là aussi sont fiers de toi. Lâche pas, mon grand. Tu nous donnes à tous et toutes une grande leçon de courage et de dignité humaine.

Tu es un héros, Jolain. Et j’espère qu’on te l’a dit.

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UN TIREUR FOU?
Comme si la vie elle-même répondait à ma question de la semaine dernière, oui, l’élection québécoise de mardi dernier fut historique.
Historique, heureusement, parce que c’est la première fois qu’une femme devient première ministre au Québec.

Historique, malheureusement, parce qu’un tireur fou s’est présenté sur les lieux, faisant un mort et un blessé grave, tout en nous projetant dans un tourbillon de questions sans réponse.

J’écris «un tireur fou» parce que c’est tout ce qu’on entend depuis son arrestation.

Pourquoi le déclare-t-on fou subito presto? Parce que s’il est désaxé, on pourra plus aisément reprendre notre petite vie tranquillement, et mettre ce salmigondis de questions au rencart.

Alors que s’il fallait qu’il ne soit pas fou son geste prendrait tout à coup une dimension politique grave, puisqu’il a pris la peine de se rendre là où se trouvait la chef souverainiste et puisqu’il faisait lui-même allusion au «réveil» des anglophones et au «payback time», quand les policiers l’ont arrêté, et par ce qu’on a appris, depuis, qu’il proférait toutes sortes d’élucubrations sur la politique québécoise.

Donc, devant un geste aussi potentiellement explosif, on s’est dépêché, collectivement, sous la direction chorale des politiciens, des journalistes et des leaders d’opinion, a en faire un désaxé, en insistant beaucoup sur le fait que ce n’était PAS un geste politique.

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C’est cette insistance unanime subite qui me frappe le plus. C’est évident que personne n’a intérêt à ouvrir une telle boîte de Pandore. Mais refuser d’envisager une réalité politique sous prétexte qu’elle ne serait pas belle à voir, est-ce que c’est plus utile pour la démocratie?

Le chroniqueur vedette de La Presse, Pierre Foglia, a très bien résumé l’affaire. «Ce qui m’agace, écrit-il, c’est l’unanimité et la hâte avec lesquelles on a ficelé Richard Henry Bain dans sa camisole de force. Les doutes ont été enterrés avant la victime. Est-ce bien clair pour tout le monde, là? Tout le monde a bien entendu? Rien à voir avec la communauté an-glo-phone.»

Foglia a raison. On ne saurait mieux dire.

Voilà ce qui arrive quand le Québec-bashing n’est pas systématiquement dénoncé, et qu’il est, au contraire, toléré dans les médias, via les chroniques, les éditoriaux, les opinions des lecteurs, les commentaires sur Facebook, et les twits de tout acabit: ça peut donner des idées.

Même à un fou. Et ce n’est guère plus réconfortant politiquement que s’il ne l’était pas. Han, Madame?