Tourner la page

François Enguehard

Monsieur Claude Picard, artiste peintre, nous a quittés discrètement, comme il a vécu. Je l’ai rencontré une seule fois, durant ma présidence à la Société nationale de l’Acadie; le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il était discret; et sans doute fallait-il le surprendre devant son chevalet pour voir l’artiste remplacer l’homme simple et effacé.

J’ai découvert ses œuvres en 1995 à la Citadelle de Belle-Île-en-Mer, à l’occasion du vingt-cinquième anniversaire des Amitiés Acadiennes. Je les ai retrouvées, par la suite, dans la Chapelle du Souvenir à Grand-Pré, où elles prennent tout leur sens, leur poids, leur importance.

L’Acadie lui doit une grande dette de reconnaissance: celle de nous avoir montré à quoi pouvait ressembler la vie de nos ancêtres et à quoi avaient pu s’apparenter les conditions atroces de notre Grand Dérangement. Sans lui, nous n’aurions eu aucun témoignage sur lequel accrocher notre histoire et notre patrimoine. «Et alors? À quoi cela nous a-t-il servi?», diront ceux qui pensent que se souvenir de notre périple, l’évoquer surtout, c’est faire preuve de passéisme et se complaire dans le misérabilisme.

Eh bien non! Le rôle qu’il avait choisi et pour lequel je veux lui faire honneur aujourd’hui était de nous fournir les repères dont toute société a besoin pour avancer. Grâce à ses peintures détaillées, dans un style presque photographique, il nous a offert, individuellement et collectivement, la chance de toucher du doigt, un instant, un événement auquel nous n’avons pas personnellement assisté, mais qui a obligatoirement façonné notre appartenance. J’ai passé, ces dernières années, beaucoup de temps à Grand-Pré et j’ai vu bien des gens absorbés devant ses tableaux, cherchant le petit détail anodin, l’outil, le petit chien, l’habit, comme pour se dire «Tiens, c’est vraiment comme ça que c’était». Sans Claude Picard, nous serions encore en train de nous imaginer l’Acadie des origines et nous n’aurions, pour référence, que les dessins ultraromantiques d’Évangéline et de Gabriel.

Comme Pélagie et la Sagouine, les peintures de Claude Picard jalonnent le parcours de notre Acadie et, paradoxalement, nous aident à tourner la page, pour exprimer autre chose, différemment. Et c’est pour cela que nous devons lui dire une dernière fois merci!