Les coups d’État en Turquie, c’est terminé

Dans mon métier, on finit par s’habituer aux remous politiques avec le temps. Néanmoins, la première fois qu’un journaliste constate au réveil qu’un coup militaire s’est produit pendant la nuit dans le pays où il habite, il trouve la situation très alarmante. Ma première expérience du genre s’est produite en Turquie en 1971, année où l’armée a renversé le gouvernement après des mois d’instabilité politique. Ce coup n’a pas atteint les proportions de celui de 1960, où les autorités militaires ont jugé et pendu le premier ministre, mais la situation était assez grave.

Il y a eu deux autres coups en Turquie: en 1980, où un demi-million de personnes ont été arrêtées, des dizaines de milliers ont été torturées et 50 ont été exécutées; puis en 1997, un «coup d’état postmoderne» au cours duquel l’armée a simplement ordonné au premier ministre de démissionner. Toutefois, il n’y aura plus jamais de coups d’État en Turquie. Le 21 septembre, un tribunal turc a imposé une peine d’emprisonnement à 330 officiers pour leur participation à une tentative de coup d’État en 2003. Parmi les condamnés, on compte les anciens chefs de l’armée de terre, de la marine et de l’armée de l’air, ayant tous les trois reçu une peine de 20 ans de prison, et six autres généraux. Il y a cinq ans, aucun Turc n’aurait imaginé un tel dénouement.

L’armée était au-dessus de la loi, avec la mission sacrée de protéger l’État laïc contre ceux qui mélangeaient la religion et la politique. Renverser les régimes qui empiétaient sur ce territoire interdit faisait tout simplement partie de son travail.

C’est exactement ce devoir que les 330 officiers estimaient remplir en 2003. Le parti de la justice et du développement (AKP), un parti islamique modéré, a été porté au pouvoir aux élections de 2003, et il fallait réparer l’erreur commise par les électeurs.

Les 330 accusés soutenaient que l’«opération coup de massue» était tout simplement un scénario d’exercice militaire. Néanmoins, compte tenu des antécédents de l’armée relativement aux coups d’État et son antipathie bien ancrée envers les partis islamiques, les accusations étaient parfaitement plausibles. Finalement, le tribunal les a prises au sérieux.
L’armée n’a d’autre choix que d’accepter le jugement de la cour. Le parti AK a été réélu deux fois avec des majorités de plus en plus importantes, les chefs croyants du parti n’ont pas imposé leurs valeurs à tout le monde et l’économie a prospéré.

Encore aujourd’hui, la plupart des personnes voulant la laïcité en Turquie se méfient des intentions d’un parti islamique au pouvoir. Elles persistent à croire que l’armée est là pour les protéger contre l’oppression menaçante des fanatiques religieux et que toute tentative visant à limiter le pouvoir des militaires est un complot dirigé contre le principe de l’État laïc et neutre.Or, la République turque n’a jamais été neutre. À partir du moment où Mustafa Kemal Atatürk a libéré la Turquie des décombres de l’Empire ottoman après la Première Guerre mondiale, l’État était en guerre contre la religion.

Atatürk a aboli le califat (l’autorité religieuse sur l’ensemble des musulmans), un titre dont les sultans ottomans se paraient traditionnellement. Il a remplacé la loi islamique par les codes juridiques occidentaux et a déclaré l’égalité des hommes et des femmes. Atatürk était persuadé que la Turquie devait occidentaliser ses institutions pour survivre dans un monde dominé par des empires occidentaux industrialisés. C’est maintenant chose faite: la Turquie d’aujourd’hui est moderne, puissante et prospère, et il n’y a aucune menace extérieure. Le moment est venu pour l’armée turque de mettre un terme à la guerre froide qu’elle mène contre les Turcs qui demeurent profondément religieux. Le chef des forces armées turques et les chefs de service des trois armées ont démissionné en juillet en signe de protestation contre les procès de personnel militaire. Toutefois, le président Abdullah Gul s’est empressé de nommer un nouveau chef des forces armées.