Le «doublé»

Un «doublé» est ce que font les mafiosi lorsqu’ils descendent quelqu’un. Une balle en plein cœur, une dans la tête. Il s’agit pratiquement de la procédure normale chez les tueurs à gages.

Il existe un autre genre de «doublé», plus brutal celui-là. Supposons que vous habitez un village quelconque dans les collines dans l’Ouest du Pakistan et que le garçon d’une des familles habitant tout près combat avec les talibans. Le fils est en visite dans sa famille pour quelques jours et est accompagné de plusieurs amis. Vous êtes inquiet, car vous entendez sans cesse des drones américains survoler la région. Comme il fallait s’y attendre, un jour une explosion effrayante se produit et sa maison est détruite.

Une famille élargie entière habitait dans cette maison et quelques-uns des membres du groupe sont probablement toujours en vie, emprisonnés sous les décombres, sans doute grièvement blessés. Accourez-vous à leur secours? Vaut mieux ne pas bouger. Les drones vont attendre que tous les voisins soient rassemblés autour des ruines de la maison afin de lancer un second missile au même endroit. Un doublé.

Les universités de Stanford et de New York viennent de publier un rapport, Living Under Drones (La vie sous les drones), lequel a déterminé qu’à peine 2 % des victimes des frappes de drones américains étaient des militants connus. Cela ne veut pas dire que toutes les autres personnes tuées ou blessées étaient des civils innocents, sauf qu’il ne s’agit absolument pas d’attaques «sélectives».

La meilleure estimation du nombre de personnes tuées par les frappes de drones américains au cours des huit dernières années provient du Bureau of Investigative Journalism: entre 2532 et 3251 morts au Pakistan, au Yémen et en Somalie. De ce nombre, entre 475 et 879 victimes étaient des civils non combattants qui se trouvaient dans les environs par hasard – souvent parce qu’ils tentaient de porter secours aux survivants d’une attaque antérieure.

Soyons francs: les frappes aériennes entraînent toujours la mort de victimes innocentes. Il n’y a rien de sélectif dans la détonation de 10 kg de puissants explosifs sur une seule cible (la charge standard d’un missile Hellfire). Les aspects très discutables du programme de drones de la CIA sont ailleurs.

Dans un premier temps, est-il légal de mener des frappes aériennes sur un pays contre lequel vous n’êtes pas en guerre? Ensuite, pouvez-vous raisonnablement faire la distinction entre les «militants» et les civils habitant dans le même secteur? Et, d’abord et avant tout, pourquoi faites-vous des attaques en doublé?

Ce sont les attaques en doublé qui sont une vraie honte. Les contrôleurs de drones pensent-ils vraiment que les personnes volant au secours des survivants d’une première frappe sont toutes des «militants» elles aussi? Ou essaient-ils simplement de dissuader les gens de venir à la rescousse des personnes blessées au cours de la première frappe?

Dire aux militaires et à leurs maîtres que cette stratégie est contreproductive parce qu’elle inspire beaucoup plus de nouveaux «militants» qu’elle n’en élimine ne sert à rien. Parler du problème moral lié au massacre d’innocents ne donne probablement rien non plus. Cependant, le fait qu’environ 50 pays possèdent des drones devrait susciter une certaine réflexion sur ce changement tacite des règles d’engagement.

Le dernier heureux propriétaire de ce type d’arme est l’Iran. Le pays vient de dévoiler un nouveau drone ayant une portée de 2000 km (1300 milles), capable de survoler une grande partie du Moyen-Orient. S’il ressemble vraiment au drone américain abattu en Iran l’an dernier, il possède d’importantes capacités air-sol. Qu’importe si l’Iran commence à employer ces capacités en Syrie, par exemple contre les rebelles qualifiés de «terroristes» par le gouvernement syrien.

Les É.-U. ne pouvaient pas vraiment se plaindre (toutefois, il ne fait aucun doute qu’ils le feraient). Ce qui vaut pour l’un vaut pour les autres.