Un roman construit comme un tableau

Simone exerce une profession qui demeure indéfinie comme elle se le demande elle-même: «Était-elle voyante, aromathérapeute? Psychanalyste? Peu importait le titre. Simone guérissait par les sens (p. 27). Elle sait aussi être massothérapeute».

Simone «reçoit» ses clientes, car elle ne reçoit que des femmes, dans L’Appartement, un lieu dans lequel il y a aussi son loft. Un lieu aux contours indéfinis qui semble vaste et dont elle recrée l’environnement intérieur selon ce qu’elle pense être le besoin de la femme qu’elle «soigne». Il y a une dimension un peu magique, voire fantastique, dans cet espace qui peut être parfois décoré de nombreuses plantes, parfois de toiles d’artistes acadiens et de grands maîtres (sans doute des reproductions), parfois imprégné d’odeurs riches. On a l’impression d’une serre, d’une salle d’exposition, d’une terrasse, ou même d’un salon.

Construit en 34 chapitres très courts (une moyenne de six pages), le roman se déroule principalement sur un peu plus d’un an dans la petite ville de Deux Rivières qui, évidemment, ressemble beaucoup à Tracadie-Sheila, lieu où habite l’auteure.

Si certaines femmes apparaissent peu, comme Régine, Louise, Clémence, l’intrigue se développe autour de trois femmes: Colibri, l’amie d’enfance, Kate, qui sera d’abord identifiée comme «la femme», et Adrienne, la mère de Simone.

Chacune des trois femmes est porteuse d’une intrigue spécifique. Colibri est dans une étape bilan de sa vie, Kate doit s’avouer à elle-même qui elle est, tandis qu’Adrienne fait face à l’écriture d’un roman qui lui permettra d’affronter ses «fantômes». Les autres femmes ne sont là que pour donner un peu de chair à la profession de Simone, et elles n’ont aucun impact sur les trames principales.

Simone est une femme célibataire dans la jeune quarantaine. Ses relations amoureuses ne l’ont jamais vraiment satisfaite et elle les évoque très peu. Par contre, depuis ses 15 ans, elle est littéralement hantée par l’image de ce bel adolescent avec qui elle n’a échangé qu’un regard et qu’elle espère sans trop y croire revoir.

Le roman s’ouvre sur cet événement qui a «accaparé non seulement l’été de ses 15 ans», mais sa vie entière. Le chapitre 2 nous entraîne dans le présent de Simone et le rappel de ce souvenir.

Mais ce n’est pas tant les péripéties de la vie qui forment le cœur du roman que l’essence qui s’en dégage. Tout est affaire de style dans la vie de Simone. Attentive aux sens, elle «oriente» l’écriture de Fernande Chouinard.

En me parlant du roman, Jean-Philippe Raîche, qui travaille à l’occasion pour Perce-Neige, m’a fait remarquer un paragraphe qui donne à la fois la tonalité de l’œuvre et qui pourrait s’appliquer au processus même de l’écriture en général et de Chouinard en particulier:

«L’ivresse s’était emparée de ses sens [ceux de Simone]. Plus surprenant encore, d’étonnantes intuitions lui venaient en pensant aux femmes de son rêve. Le malheur était-il lié à trop d’oublis? À des excès de précaution pour taire les douleurs qui tuent à petite dose? Elle se sentait capable de réveiller les mémoires. De faire revenir au monde (p. 25).»

Car tout est question d’atmosphère dans ce court roman qu’on ne quitte que lorsqu’il est terminé. La plume court sur la page. Les personnages apparaissent comme des points lumineux malgré leurs ombres, mais peut-être est-ce parce que chaque chapitre n’a qu’un thème qui se tisse autour d’un personnage. On a l’impression de touches successives délicatement posées sur la feuille. Les anecdotes sont en soi secondaires: les couleurs des phrases qui texturent l’œuvre sont ce qui importe.

De fait, les sens prennent toute la place, ce qui est à la fois une qualité et un défaut. Une qualité pour la vie qui se dégage de chaque chapitre et du roman dans son ensemble. Un défaut parce que les personnages deviennent typés par leurs sens et que le récit nous laisse à la surface de leur être. On sait ce que fait Simone pour les aider, mais on en sait finalement très peu sur ces femmes.

Les «clés» sont celles que Simone cherche à faire naître chez ses clientes. Clé de l’espoir, clé de la prise en charge, clé vers un destin qu’on craignait d’assumer, clé aussi du passage de la vie à la mort et, pour Simone, clé vers l’amour qu’elle rencontrera enfin.