800e chronique!

Ça me fait tout drôle. Comme si j’avais de la difficulté à le croire. Pourtant, c’est bien vrai: je signe ma 800e chronique, aujourd’hui.
J’ai relu tout à l’heure les chroniques 100, 200, 300, etc. En les relisant, je prenais conscience qu’il n’y a pas que des chiffres à considérer, mais des moments, des dates, des années.

Et ça m’a fait revivre mille et mille souvenirs. Des chroniques qui sont passées inaperçues alors que je m’attendais à ce qu’elles provoquent un tollé. Des chroniques qui ont suscité de multiples réactions, alors que je les croyais anodines. Des chroniques qui ont blessé des gens qui n’étaient pas visés. Des chroniques d’impuissance aussi, face aux drames humains dont ne pourra jamais venir à bout une page de mots, dussent-ils être choisis avec des pincettes.

Parfois, ce sont de petits délires malicieusement lancés à la face du monde. Ou des crises de nerfs, carrément, lorsque quelques questions insondables m’interpellaient. Et d’autres qui ont fait rire. Rire jaune, rire aux éclats, rire dans sa tête. Le rire est tellement thérapeutique. Et nourrissant.

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Qu’est-ce qu’une chronique? Je crois qu’il y a autant de définitions qu’il y a de chroniqueurs. Par définition, la chronique est un espace de liberté. Liberté de penser. Liberté des idées et celle des opinions. Liberté de la parole. Liberté des états d’âme, même!

La chronique est comme un jardin que le chroniqueur entretient. Certains chroniqueurs y consacrent un temps fou. D’autres s’y promènent en dilettante. Certains s’en servent pour défendre des idéologies. D’autres encore en font des champs en labour où ils vont et viennent, binant, sarclant, semant, renchaussant une conception de la vie qu’ils découvrent et révèlent par petites touches.

Idem pour les lecteurs zé lectrices. Chacun, chacune y lit ce qu’il veut bien. Certains y voient des vérités révélées. D’autres, des constructions mentales stériles. D’autres carrément des mensonges. D’aucuns y lisent des trucs auxquels ils n’ont jamais pensé. Ou des trucs qu’ils ne veulent pas voir. Ou y trouvent la confirmation de leurs propres intuitions.

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Quoi qu’il en soit, la chronique est essentielle dans un journal qui tient à développer et à faire rayonner sa personnalité propre.
L’Acadie Nouvelle l’a bien compris puisque depuis quelques semaines une armée de nouveaux chroniqueurs et de nouvelles chroniqueuses (chroniqueures?) est surgie du silence pour répandre dans les pages du journal – donc dans la communauté acadienne – des idées, des points de vue, des regards uniques sur notre réalité quotidienne, sur le monde, sur la vie.

Je m’en réjouis. Et comment! Pour un peuple qui a si longtemps confiné sa parole populaire dans une transmission orale, dans une culture de l’oralité, la transcription de cette parole en des textes écrits pour lui, accessibles à tous et toutes, n’importe quand et sur demande, ouvre non seulement les vannes du savoir, mais libère les esprits.

Parce que la transmission orale a ses limites. Qu’on pense au jeu de société appelé «téléphone arabe», ou encore «téléphone sans fil» au cours duquel une personne glisse une phrase à l’oreille de son voisin, et ainsi de suite, jusqu’au dernier qui, lui, doit révéler la phrase en question. Que de méprises, de quiproquos, de malentendus!

C’est pour ça que la culture de l’oralité, pour garder une forme de consistance intellectuelle facile à retransmettre, doit se résoudre aux idées toutes faites, qui mènent irrévocablement aux clichés, aux lieux communs et, en bout de piste, aux préjugés. Le contraire de la liberté, quoi!

Les chroniqueurs deviennent donc des caisses de résonance d’une opinion publique qui ne se limite plus à l’oralité, mais qui se déploie en vagues multiples à travers toute la société, irriguant les champs sémantiques d’un peuple résolu à prendre la parole.
Me semble.

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J’écris «me semble» parce que j’ai un doute. Vilain moment pour commencer à douter, han, Madame? Chu rendu à 630 mots dans la chronique, j’aligne des théories comme du poisson sur des fumoirs, pis soudainement je me demande si j’ai raison, si j’exprime bien ma pensée, si je suis compréhensible!

Le doute, le doute. Toujours le doute qui vient flirter avec mes certitudes.

Mais le doute est salutaire. Il force à chercher. Il incite à circonscrire la pensée. Il départage les idées des opinions. Et il permet de trouver, éventuellement.

Aristote dit que le doute est le commencement de la sagesse. Je dois être sage en titi, car je doute souvent!

Même saint Paul, l’homme qui sait tout, apparemment, a l’air de penser que le doute est bon, dans une lettre aux Thessaloniciens: «Mais examinez toutes choses, retenez ce qui est bon». (5 :21)

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Mais le doute sait se draper d’illusions. Il peut servir d’échappatoire. Il peut nous entraîner sur des sentiers striés d’ornières qui ne mènent nulle part. Car la tentation est grande aussi, parfois, de se cantonner dans un doute vraisemblablement salvateur pour éviter de faire face à une réalité évidente, en la nommant, clairement et simplement.

Je l’ai souvent noté dans le dossier linguistique en Acadie où trop de francophones n’osent pas remettre en question les antiques préjugés sur le «pouvoir» anglophone, car ils doutent d’eux-mêmes.

Et ce doute incite à des comportements de soumission, inconscients la plupart du temps, tel que celui de passer systématiquement du français à l’anglais quand se présente une personne anglophone dans un groupe francophone.

On invoquera la politesse, la difficulté de la langue française, etc., des idées toutes faites qu’on clamera comme des certitudes absolues lorsque confronté à ce comportement annonciateur d’une pensée en voie d’assimilation.

On affirmera spontanément aussi que cela n’est pas un signe d’assimilation. On l’affirmera haut et fort sans laisser planer le moindre doute.

Ce sont justement ces certitudes «spontanées» qu’il faut questionner. Dont il faut se méfier. Dont il faut douter du bien-fondé.

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Mais on fera ça une autre fois. Aujourd’hui, je me conterai de douter de ma chronique. C’est probablement la plus belle façon de vous remercier de m’accompagner depuis toutes ces années dans les dédales de ces chroniques, admirables lecteurs zé lectrices.
Pis merci à vous aussi, Madame!