Oui, ça coûte cher!

Le journal faisait paraître, dans l’édition d’hier, une longue «épitre aux Anglais» signée par une pléiade de personnalités acadiennes, dénonçant les postures inciviles et les propos antifrancophones adoptés depuis quelque temps dans des médias de la communauté anglophone.

Ces râleurs «antibilinguisme officiel» soutiennent que ce n’est pas une question de francophonie, mais une question d’économie.

Bizarre que pour économiser, ils ne suggèrent jamais de couper, par exemple, dans les Transports et Infrastructures, ou bien dans les salaires et pensions des députés, ou encore dans les Ressources naturelles, ou même dans les visites des membres de la famille royale!

Non, c’est encore et toujours le bilinguisme et la dualité.

Qu’à cela ne tienne! Ces discours contre le principe du bilinguisme, contre la dualité en éducation, contre les services en français dans le domaine de la santé, contre l’affichage public en français, même s’ils sont soigneusement travestis en préoccupations économiques domestiques, n’en constituent pas moins un lent, un tortueux, un insultant lamento contre les francophones, contre leur présence dérangeante dans le paysage, que dis-je!, contre leur existence mystérieuse dans la Création!

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J’aimerais comprendre d’où vient cette obsession antifrançaise. J’aimerais pouvoir vous l’expliquer de manière lumineuse.

Mais dans ces moments d’introspection, je me demande parfois s’il n’est pas superflu d’essayer d’expliquer, de comprendre, d’analyser ou de commenter comment il se fait qu’il se trouve encore des gens de la communauté anglophone du Nouveau-Brunswick pour ergoter sur l’égalité de la communauté acadienne.

C’est d’autant plus désolant que cette même communauté acadienne dont les droits linguistiques coûteraient apparemment trop cher, éprouve aussi des retards en matière de soins de santé et d’infrastructures régionales et de développement industriel, justement parce que les gouvernements de la province, jusqu’à l’arrivée de Robichaud en 1960, n’ont pas accordé aux régions acadiennes le dixième de l’attention et de l’intérêt qu’ils ont consentis aux régions anglophones, toujours avec la même maudite excuse: ça coûte trop cher.

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Oui, ça coûte cher de vivre en français au Nouveau-Brunswick!

Ça coûte cher historiquement, politiquement, mentalement, communautairement, socialement, culturellement, économiquement.

Ça coûte cher de ne jamais se sentir chez soi, de toujours être sur un quant-à-soi politico-linguistique, d’être submergé par des messages en anglais alors qu’on essaie de penser, de parler et de vivre normalement en français.

Ça coûte cher de passer trente, quarante, cinquante ans à expliquer à des anglophones les «bienfaits» du bilinguisme, la légitimité des droits linguistiques, la nécessité de la protection du français, le bien-fondé de la promotion de la culture, le respect de l’histoire acadienne, les nuances identitaires francophones.

Ça coûte cher de passer une génération ou deux à expliquer à son vis-à-vis anglophone que les droits linguistiques sont nécessaires en éducation… sachant qu’ensuite, quand ils seront reconnus, il faudra aller en cour pour les faire respecter…, sachant aussi, tout ce temps-là, qu’il faudra recommencer le même cirque infernal pour la santé, pour la justice, pour la culture, pour l’industrie, pour les municipalités, et ainsi de suite ad nauseam.

Ça coûte cher de passer la moitié de sa vie à prouver à son voisin anglophone que, tout comme lui, on a le droit de vivre notre identité telle qu’elle nous est léguée; de lui prouver qu’on possède les mêmes droits que lui et qu’ils sont aussi légitimes que les siens et qu’ils sont aussi essentiels que les siens. Et que finalement, on coûte le même prix!

Ça coûte cher de devoir constamment mener des luttes, des luttes aussi intimes que publiques, aussi invisibles que tonitruantes, aussi exaltantes qu’épuisantes, qui grugent l’énergie, le bonheur, la sérénité de toute une communauté, une bouchée à la fois, comme une mite affamée grignote dans l’ombre un chandail de laine oublié au fond d’un placard.

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Ça coûte cher moralement aussi de vivre dans un Canada qui dit respecter les droits des francophones, mais laisse entendre, paradoxalement et insidieusement, qu’il pourrait punir les autres francophones canadiens en leur enlevant ces droits si le Québec devait un jour opter pour la souveraineté devant l’échec du système fédéral de ce même pays à répondre à leurs aspirations les plus fondamentales.

Naturellement, en Acadie, devant une telle menace, beaucoup en veulent à leurs frères et à leurs sœurs du Québec d’envisager leur souveraineté, et s’y objectent par crainte que l’Acadie et la francophonie canadienne soient ensuite abandonnées à leur sort par le gouvernement fédéral et les gouvernements provinciaux.

Mais qui menace les Acadiens ici? Quel gouvernement a attendu les premiers cent ans du pays pour reconnaître aux francophones, cofondateurs de ce même pays, qu’ils avaient des droits linguistiques?

Ce n’est pas le Québec qui a juridiction sur les droits linguistiques des Acadiens et de la francophonie canadienne. C’est le gouvernement du Canada et ceux des autres provinces canadiennes. Eh! bien, qu’ils les assument!

Si on craint tant, en Acadie et dans la francophonie canadienne, que le Québec s’en aille, c’est qu’on ne fait pas confiance au gouvernement canadien. Et c’est exactement pour la même raison que le Québec songe à quitter le système fédéral!

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Comment? On s’éloigne du problème linguistique propre au Nouveau-Brunswick?

Mais pas du tout!

Car le problème du Nouveau-Brunswick est présent d’un bout à l’autre du pays! Et la francophonie pancanadienne s’automutile quand elle ne fait pas front commun, y compris avec le Québec, pour que cesse une fois pour toutes ces sempiternelles «explications» qu’elle doit constamment avancer, fournir, justifier, renouveler, prouver afin de satisfaire les desiderata psychanalytiques d’un pan de la communauté anglophone canadienne réfractaire à tout ce qui est français. Sauf les french fries et les french kiss.

Oui, ça coûte cher d’être francophone au pays. On le sait, joual vert, parce qu’on paye pour tous les jours!