Des modèles féminins tout habillés sont essentiels

La démocratie repose sur le principe selon lequel tous les citoyens ont une voix égale dans les décisions qui touchent leur vie. C’est une des définitions du terme accessible sur Internet. Alors, dans ce cas, la démocratie est différente pour les femmes et les hommes. Avoir une voix égale va au-delà du vote. Cela comprend la liberté d’expression et la participation au débat public qui précède habituellement l’adoption d’une nouvelle loi ou d’une nouvelle initiative.

Si tous les textes d’opinion publiés dans les journaux provenaient de la plume de femmes et que tous les panels médiatiques discutant les enjeux politiques étaient exclusivement féminins, cela sauterait aux yeux, n’est-ce pas? Très souvent, les auteurs et experts sont tous des hommes, et personne ne le remarque. Si une personne le remarque et formule une réflexion à ce sujet, elle a intérêt à se mettre à l’abri, car elle sera la cible d’insultes, et on s’empressera de tourner au ridicule la possibilité qu’il existe un problème. Pourtant, elle a tout de même raison. Des lettres du courrier des lecteurs empreintes de dédain ayant été publiées récemment dans des journaux de la province le prouvent. J’y reviendrai plus tard.

Le fait que, dans la sphère publique, on donne beaucoup plus de place et de poids aux opinions des hommes qu’à celles des femmes devrait nous préoccuper. Une perspective équilibrée permettrait non seulement de présenter davantage de points de vue, mais mènerait peut-être aussi à l’établissement de nouvelles priorités, étant donné que la vie et la culture des femmes et des hommes sont très différentes. En général, certains sujets intéressent moins les hommes que les femmes, par exemple la pauvreté et la santé.

Une étude nationale menée en 2010 montre que 30 % des nouvelles canadiennes mettent en vedette des femmes. Les opinions des femmes correspondaient à tout au plus 20 % des textes d’opinion publiés dans les quotidiens du pays. Étant donné que les femmes représentent la moitié de la population active et que, traditionnellement, leurs intérêts sont perçus comme étant sans importance dans les politiques publiques, il existe un problème.

Dans l’état actuel des choses, les hommes ont davantage de droits démocratiques que les femmes. La grande majorité des priorités gouvernementales, publiques et médiatiques sont déterminées et adoptées par les hommes. Il est rare qu’on tienne compte des femmes dans la prise de décisions. De plus en plus rare, en fait, depuis les mesures telles que l’abolition récente du Conseil consultatif sur la condition de la femme. Cet organisme était le groupe central auquel de nombreux médias s’adressaient pour obtenir des faits, des commentaires ou des noms de commentatrices éventuelles dans la province.

Mais surtout, les médias n’y voient aucun problème ou, du moins avant Mitt Romney, ils parlaient de la nécessité d’avoir «des classeurs pleins de femmes» qui accepteraient de commenter les enjeux.

Cette façon de faire traditionnelle, de présumer que seuls les hommes ont des opinions et que les points de vue masculins sont représentatifs des manières de penser de l’ensemble de la population se perpétue. Il n’existe guère de modèles féminins dans le secteur public, alors les filles ne réfléchissent pas à la politique ou encore hésitent à sauter sur l’occasion de se faire entendre. Certes, les filles et les femmes qui expriment leur opinion sont souvent applaudies pour leur initiative. Néanmoins, comme le craignent celles qui n’osent pas prendre la parole, elles reçoivent également leur part de commentaires sexistes ignobles. Après ce genre d’attaques, seules les plus téméraires ont la force d’élever la voix à nouveau. Les femmes qui expriment leur opinion – surtout si elles militent pour l’amélioration de la condition de la femme au pays – peuvent s’attendre à des rebuffades et à des attaques. Les femmes sont bien conscientes de cette réalité.

Heureusement, diverses initiatives sont en place pour remédier à la situation. Le Regroupement féministe du Nouveau-Brunswick a mené une recherche l’an dernier. Il s’agissait d’une analyse de la représentation des femmes dans l’actualité de la presse écrite provinciale francophone. Les femmes représentaient seulement 25 % des personnes citées. Dans les dossiers relatifs au gouvernement et à la politique. Dans cette catégorie d’articles, les femmes représentaient un faible 18 % de tous les intervenants cités. Pour ce qui est des soins de santé, de l’éducation ainsi que des arts et de la culture, où les femmes ont une forte présence, moins de 40 % de tous les intervenants cités étaient des femmes.

Au terme de cette recherche révélatrice, le regroupement a demandé et obtenu une subvention du gouvernement fédéral pour changer les choses. L’organisme établi à Moncton recevra 90 000 $ par année pendant trois ans pour assurer un meilleur équilibre entre les points de vue masculins et féminins dans les médias. Le projet consiste à recruter et à encadrer des femmes spécialistes qui gagneraient à devenir des porte-parole en matière d’opinion publique. Le regroupement compte aussi créer des outils pour les journalistes afin de les aider à voir la situation déséquilibrée et à y remédier. Cette initiative a soulevé l’indignation de quelques hommes anglophones, qui on bien exprimé leur façon de penser dans des lettres d’opinion. Cependant, il faut aussi reconnaître que cette réaction était sans doute motivée à la fois par une aversion pour les francophones que pour les femmes.

Aucun projet semblable n’est offert par les organisations féminines anglophones de la province. Toutefois, le groupe canadien Informed Opinions (opinions éclairées) aide les femmes à faire entendre leur opinion dans les médias imprimés, sur le web, à la télévision et à la radio. Le nom de leur projet est le suivant: Media Action: Fully Clothed Female Role Models (Action médiatique: Modèles féminins tout habillés).