Valentin Landry

En 1982, le journal L’Évangéline cessait sa publication après plus de 94 années d’existence. Jusqu’à ce jour, aucun journal acadien n’a eu une vie aussi longue.

D’abord publié à partir de Digby, en Nouvelle-Écosse en 1887, il déménage après deux ans à Weymouth, pour finalement se fixer à Moncton en 1905; il y restera jusqu’à la fin. En 1942, L’Évangéline devenait le premier quotidien acadien.

Le fondateur de ce journal assura la publication pendant les 25 premières années de cette longue vie. Il se nommait Valentin Landry. Il était né à Pokemouche, dans la Péninsule acadienne, en 1844 (le 14 février…) et était l’arrière-arrière-petit-fils d’Alexis Landry, un des fondateurs de Caraquet. On aurait pu l’appeler «Valentin à Auguste à Augustin à Thaddée à Alexis», selon la coutume acadienne.

À partir de l’âge de 14 ans, alors que ses parents déménagèrent à Shediac, Valentin eut une vie assez mouvementée. Après avoir reçu en 1861 un brevet d’études commerciales de la Westmorland Grammar School, il se rend en Nouvelle-Écosse où il obtient un poste d’instituteur dans la petite école de Belliveau Cove. Mais au bout d’une année, il part chercher fortune à Philadelphie, puis dans le nord du Nouveau-Brunswick (drôle d’endroit pour chercher fortune…), puis à Halifax. Il s’inscrit en 1865 au Collège Saint-Joseph de l’abbé Camille Lefebvre, mais il n’y demeure encore qu’une année. Il retourne à l’enseignement pendant deux autres années, à Memramcook, puis dans la région de la baie Sainte-Marie, en Nouvelle-Écosse; après quoi il s’inscrit à l’école normale de Truro où il obtient un brevet d’enseignement de première classe. Il occupe ensuite pendant quelque temps des postes d’instituteur (dans des écoles unilingues anglaises) à Beaver River, à Weymouth et à Plympton. Ouf! Va-t-il finir par rester en place?

À l’été de 1878, des élections se tiennent en Nouvelle-Écosse; Landry se présente comme candidat du Parti libéral dans le comté de Digby, mais se retire avant la date du scrutin: on vient de lui proposer un poste à l’École normale de Fredericton. Son rôle sera de préparer les étudiants francophones à recevoir l’enseignement qui sera donné uniquement en anglais…

Il occupera cette fonction pendant à peine une année… toujours la bougeotte! Il se retrouve donc dans le poste d’inspecteur des écoles pour les comtés de Gloucester, Kent et Westmorland; il devient le premier Acadien nommé à ce poste. Il semble bien qu’il ait pris son rôle très au sérieux, ayant laissé des rapports annuels très étoffés et des cahiers où on trouve de précieux renseignements sur la situation et le fonctionnement des écoles à cette époque.

Mais Landry a des opinions très arrêtées en matière de politique et ne craint pas de les afficher; c’est peut-être pour cette raison qu’il est forcé de démissionner en 1886, après tout de même huit années d’un travail apparemment consciencieux. En tout cas, il y avait gagné l’estime des leaders acadiens, puisqu’on le retrouve au sein de la délégation acadienne qui se rend au grand ralliement de Québec en 1880 et à la commission de l’éducation lors de la Convention nationale des Acadiens à Memramcook l’année suivante.

C’est peut-être un sentiment nationaliste, éveillé par ses récentes expériences, qui l’amène à fonder en 1885, avec Peter John Veniot, le Courrier des Provinces maritimes (un titre qui laisse deviner l’ambition des éditeurs), un hebdomadaire publié à Bathurst. C’est peut-être aussi le désir d’exprimer et de défendre ses positions politiques; car si le Moniteur acadien se place du côté des conservateurs, le journal de Landry sera nettement libéral. Mais ayant perdu son emploi d’inspecteur des écoles, il vend ses actions dans l’entreprise et retourne à Digby.

C’est donc ici qu’il créera le journal qui lui assurera une place dans l’histoire de la presse en Acadie. L’Évangéline à ses débuts fut peut-être le journal le plus agressif que nous ayons jamais eu. Landry y expose ses idées avec un franc-parler et parfois une véhémence qui ne lui attirent pas que des éloges. De nombreuses personnalités publiques lui font part de leur désaccord dans des lettres qu’il ne conserve, mais ne publie pas toujours. En 1890, le père Pierre-Marie Dagnaud, recteur de l’Université Sainte-Anne, va jusqu’à le sommer de rétracter ses critiques sur l’institution, sous peine de poursuites judiciaires. Le ton qu’il prend pour réclamer la nomination d’un évêque acadien, en attaquant le clergé irlandais et les autorités religieuses, lui vaut des réprimandes sévères de la part du représentant du pape, son Éminence le cardinal Donato Sbaretti. Il refusa. «La mission de l’Évangéline, écrivait-il dans un éditorial, est de flageller l’erreur là où elle se trouve.»

Ses prises de position, qui frôlaient parfois l’extrémisme, aidèrent souvent la cause acadienne, mais lui nuisirent aussi à l’occasion. Certaines de ses expressions feraient grimacer aujourd’hui même les plus réactionnaires, comme quand il écrivait: «Nous sommes contre le suffrage féminin, que cela suffise pour expliquer notre attitude». Ce n’est certes pas là son côté le plus sympathique…

Pourtant, ce militant, qui n’avait rien d’un féministe, acceptait de publier les lettres d’une certaine Marichette, qui osait prétendre que les femmes auraient dû exercer le pouvoir plutôt que les hommes. Il n’imposa pas non plus ses opinions à son épouse, une Irlandaise avec qui il avait fondé un journal anglophone, le Free Press, qui parut la même année que l’Évangéline.

Il arriva à Valentin Landry de se tromper et de dépasser les bornes de la courtoisie. Cela n’arrive-t-il pas à tous ceux qui prennent des positions fermes et qui les défendent avec toute leur énergie? Cela n’arriva-t-il pas à d’autres journalistes, pas toujours défenseurs de la cause acadienne, à une époque où les lois leur laissaient une latitude beaucoup plus large à cet égard?

Si vous croyez que les Acadiens des siècles passés étaient des moutons, tous dociles et soumis sans questions à l’autorité civile et religieuse, c’est que vous ne connaissez pas Valentin Landry…

Sources: – Sally Ross, Valentin Landry – Dictionnaire biographique du Canada en ligne; Wikipédia, Valentin Landry; Fidèle Thériault, Les Familles de Caraquet, dictionnaire généalogique, compte d’auteur (Caraquet) 1985; (http://histoiresainteanne.usainteanne.ca/biograph/dagnaud/dagnaud.htm); (http://en.wikipedia.org/wiki/List_of_premiers_of_Nova_Scotia).