Les culottes baissées

Donc, c’est l’histoire d’un gars marié qui trompe sa femme. Jusque-là, pas grand-chose à dire, rien de plus normal qu’un adultère. Han, Madame?

Autrefois, quand on entendait le mot adultère on éprouvait un malaise. Ou du moins, on était censé froncer les sourcils, faire une moue dégoûtée, et soupirer en sifflant un truc du genre: «Mon doux Zésus, mais où s’en va la société?»

Avec l’évolution des mœurs sexuelles, l’hypersexualisation de la société, la permissivité sexuelle, l’avalanche des films pornos et les chanteuses pop attifées comme des danseuses à dix, l’adultère court les rues.

À tel point qu’on a décidé collectivement (mais sans le dire officiellement) d’arrêter de parler d’adultère et d’appeler ça une aventure. Car le mot adultère est devenu trop connoté moralement, ça sonne comme si c’était un péché.

Ouache!

Alors, on a changé le mot adultère pour le mot aventure. C’est le fun, l’aventure! Il y en a de toutes les sortes. Certaines exigent d’aller à l’autre bout du monde, c’est vrai. Mais beaucoup peuvent être réalisées localement.

Dans la chambre à coucher, par exemple. Ou même sur le comptoir de la cuisine. Vouiiiii! C’est un grand aventurier qui m’a appris ça. J’en rougis encore. Un conseil cependant: s’assurer d’éloigner la farine à ploye.

Cela dit, des aventures, ça donne chaud, ça fait suer, le ti-cœur palpite, le ti-cœur fait du bungee, watch out le pacemaker!

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Donc, récapitulons. C’est l’histoire d’un général quatre étoiles qui a une aventure avec sa biographe. Cette madame numéro Deux a beau voler le mari de madame numéro Un, elle est elle-même aussi jalouse qu’une femme mariée, et s’en prend, paraît-il, à une autre femme mariée, madame numéro Trois, qui aurait, elle aussi, les yeux sur le même Casanova.

Femme numéro Trois a peur et se plaint de femme numéro Deux au FBI qui fait une enquête et découvre, en fouillant dans les poubelles, oups, dans les courriels de femme numéro Deux qu’elle entretient une aventure avec le général quatre étoiles. Ô scandale!

Et ça se corse. On découvre que femme numéro Trois est aussi l’amie d’un général ami du général numéro Un et qu’elle entretient une correspondance «inconvenante» avec ce général numéro Deux, qui devait d’ailleurs succéder au général numéro Un à de hautes fonctions.

Sans oublier le reporter qui enquête sur madame numéro Trois et finit par s’enticher d’elle et lui envoyer des photos de lui torse nu!

Évidemment, ça va barder! Aux États-Unis on ne lésine pas avec la vertu. Surtout la vertu publique, qui se porte impérativement à la boutonnière, comme une médaille militaire. Il faut absolument avoir l’air au-dessus de tout soupçon. Sinon, c’est le bûcher médiatique.

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En atteste l’épisode douloureux du célèbre golfeur Tiger Woods dont la libido débordante s’était transformée, semble-t-il, en ouragan sexuel digne d’un scénario de film porno – il aurait eu au moins dix-neuf maîtresses! – et qui a dû faire une humiliante confession publique, larmes incluses, et promettre, dans le crépitement des flashes de paparazzis voyeurs zé outragés, de ne plus faire de peine au ti-Jésus.

En revanche, ses commanditaires ne l’ont pas laissé tomber, car «les fans ont tendance à être très indulgents», a affirmé un certain David Carter, responsable du Sports Business Institute à l’Université de Californie du Sud.

Ben oui, les fans sont indulgents! Pis les soldats, bordel? Ils sont non seulement indulgents, il y a fort à parier que plusieurs d’entre eux, tout comme les fans, font exactement la même chose et que le général horny n’est pas le seul militaire à batifoler hors mariage.

Je le dis, je le répète: depuis que le mot adultère a été agréablement remplacé par le mot aventure, on s’en donne à cœur joie jusque dans les plus humbles chaumières.

La preuve: les fabricants de matelas insistent beaucoup, dans leurs publicités, sur la grande résistance de leurs springs! Que demander de plus?

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Mais l’histoire du général Viagra ne se termine pas là. Cette aventure aura des répercussions jusque dans le bureau ovale de la Maison-Blanche, où, il y a peu encore, un autre président a déjà partagé un cigare avec une jeune et rondelette stagiaire benoite.

Pour les Américains, c’était presque aussi scandaleux que si on apprenait que le pape avait fait l’amour dans la chapelle Sixtine avec une Sœur du Saint-Esprit! Oh my God! Épargnez-nous les détails!

Paradoxalement, même s’ils clament haut et fort leur aversion contre l’adultère, les Américains n’en finissent plus d’applaudir des vedettes qui se marient quasiment trois fois par année, admirant à chaque fois la beauté de cet engagement éternel!

Mais quand «l’éternité» d’un engagement public aussi solennel peut être si facilement reniée, il ne faut pas s’étonner que tant de personnes n’aient aucun scrupule à tromper leurs douces moitiés.

De nos jours, il n’y a guère plus que les célibataires dont on peut jurer avec certitude qu’ils ne trompent personne. Yé.

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Voyez, dès qu’il est question d’amour, de mariage, de fidélité, de sexe, d’adultère, même si tout le monde dit que les règles de conduite en ces domaines sont strictes, tout le monde sait pertinemment que ces règles sont également très élastiques!

Aussi longtemps que c’est fait en cachette, à l’insu des partenaires «légitimes», l’infidélité conjugale est tolérée. C’est quand elle jaillit sur la place publique qu’elle devient aussi problématique. Et elle est problématique non pas parce qu’elle est censée être moralement inacceptable, mais parce qu’elle est publique.

Bref, ce n’est pas la «faute» commise par l’autre qui nous préoccupe. Ce qui compte avant tout, c’est de s’en distancer publiquement pour bien témoigner de sa propre vertu.

L’hypocrisie publique, qui, elle, n’est pas une vertu, et beaucoup s’en faut!, est cependant très bien acceptée. Les tartuffes ont la cote.

Pour reprendre une image bien connue, disons qu’on pardonne facilement à quelqu’un de baisser ses culottes, mais qu’on ne lui pardonne pas de se faire prendre les culottes baissées!

Trouvez l’erreur.