Si la cathédrale m’était contée

L’intérêt du livre réside non seulement dans les superbes photographies, mais aussi dans la perspective qu’a choisie l’auteur. La cathédrale est un des plus beaux et plus forts symboles de la détermination des Acadiens à s’affirmer. Ce «Monument de la Reconnaissance» à la Vierge Marie en dominant le paysage de Moncton, a fait la fierté de ses artisans et de toute la population.

C’est cette véritable épopée qui est le cœur de l’ouvrage. Après un bref rappel de la première implantation des Acadiens dans la région du Coude vers 1734, Pichette en arrive à la difficile création de la paroisse Notre-Dame-de-l’Assomption en 1914 par la division de la paroisse théoriquement bilingue de Saint-Bernard érigée canoniquement en 1879, en deux entités fondées sur «une base ethnique ou linguistique comme l’on voudra» (p. 45).

Il s’attarde ensuite sur l’organisation de la paroisse, la construction rapide de l’église-crypte en 1915 qui servira jusqu’à ce qu’on la démolisse pour faire place à la cathédrale. En traçant ce portrait, il le situe dans le contexte de l’époque et du développement de différentes institutions acadiennes: le dynamisme des clercs de l’Église, tant les religieux que les religieuses bien appuyées par les laïcs, est au cœur même de l’affirmation acadienne. Ainsi la création de l’archidiocèse de Moncton, «suite aux demandes répétées des Acadiens» (p. 67) en 1936, malgré l’opposition du clergé anglophone, devenait «le symbole du Grand Relèvement» selon L’Action catholique de Québec (p. 75).

À peine nommé, Mgr Melanson lance le projet de la cathédrale dont les travaux débutent au printemps 1938 et sont menés à vive allure dans un contexte social troublé par la montée des tensions qui conduiront à la Seconde Guerre mondiale. L’inauguration solennelle a lieu le 21 novembre 1940 et le cardinal Villeneuve célèbre la messe devant tout ce que la province comporte d’édiles.

Pichette raconte ce parcours d’une façon dynamique, vivante. Il met en relief les démarches officielles, la générosité de la population qui répond avec empressement aux nombreuses collectes de fonds, et le travail exemplaire des ouvriers.

Plus que l’histoire fort bien contée, c’est la beauté de la cathédrale elle-même qui est le sujet du livre. La titulaire de la Chaire Marie-Linda Lord a produit un livre à la hauteur de l’importance religieuse, symbolique et architecturale de ce monument. Ce livre fait la preuve que cette cathédrale «est authentiquement le plus splendide édifice jamais érigé à Moncton et l’une des plus remarquables structures religieuses dans l’Est canadien» (p. 13), comme l’écrit John Leroux dans le prologue.

L’ouvrage est luxueux tant par la qualité des reproductions des photographies et des documents d’archives que par celle du papier glacé et de sa reliure. Chaque élément de la cathédrale est mis en relief, ce qui nous permet d’en découvrir la richesse architecturale et artistique. Je suis allé à plusieurs reprises à la cathédrale, mais jamais je n’en avais saisi toute la beauté. Par exemple, les chapiteaux des colonnes placées de chaque côté du maître-autel offrent des sculptures inspirées par la vie quotidienne. Un superbe travail qu’on doit aux tailleurs de pierre de la carrière Smith d’où les pierres proviennent. On y retrouve une locomotive et un avion, symboles du développement industriel de Moncton, de même l’évocation de la pêche et de l’agriculture, symboles des métiers traditionnels.

Et il y a bien plus. Les excellentes photos de Marc Blanchard et de Maurice Fournier isolent chaque œuvre, chaque caractéristique architecturale, alors que lorsqu’on est dans l’édifice, la profusion d’éléments crée un ensemble dont on ne perçoit pas le détail. Un peu comme si la forêt cachait l’arbre. Je pense aux quatre statues de saints et aux deux fresques de Claude Roussel que j’avais «vues», sans savoir qui en était l’artiste: une cathédrale n’est pas une galerie d’art et les artistes ne sont pas identifiés. Les œuvres participent au lieu et lui donnent sa vie, mais on ne s’y arrête que trop rarement, ce que l’ouvrage nous permet. Il faudrait visiter la cathédrale livre à la main. Ainsi, les vitraux qui sont beaux en eux-mêmes, mais dont on ne décode guère le récit qu’ils racontent. Créées par les artisans des ateliers Labouret (France), les deux verrières placées de chaque côté du transept illustrent l’histoire de l’Acadie en 36 panneaux. Et ce ne sont pas les seules.

Œuvre de l’architecte québécois Louis Napoléon Audet à qui on doit de nombreux monuments, dont la basilique Sainte-Anne-de-Beaupré, Notre-Dame-de-l’Assomption «est une fusion éclectique du néo-gothique et de l’art déco» et «un des meilleurs exemples de design architectural pré-1945 au Nouveau-Brunswick» (p. 99).

La parution de ce livre tombe à point alors que la cathédrale est menacée de démolition. Plus que tous les discours, le simple fait de mieux en connaître la richesse prouve hors de tout doute qu’il faut trouver les moyens de la préserver et que le gouvernement a une responsabilité à cet égard.