Les héros de l’acadie: Placide Gaudet

Un petit garçon écoute son grand-père parler du «vieux temps» et des aïeux. Il essaie de se représenter ce vieillard, à son tour petit garçon, en l’entendant raconter: «Quand j’avais ton âge, mon grand-père à moi…» Fasciné, il essaie d’imaginer ces personnages d’une autre époque, comment la vie était plus dure pour eux, comment ils étaient isolés, démunis, mais vaillants et courageux…

Évidemment, cette scène est pure fabulation par l’auteur de cette chronique; rien n’est consigné de cette façon dans des écrits authentiques. On y dit simplement que l’intérêt de Placide Gaudet pour la généalogie lui venait des récits de son grand-père qui parlait des «vieux d’avant».

La mère du petit Placide était retournée vivre chez son père, à Dupuis Corner, près de Cap-Pelé, après que son mari avait été tué au cours d’une rixe, alors qu’elle était enceinte. C’est donc là qu’elle mit au monde le petit orphelin, le 19 novembre 1850.

Le jeune garçon fréquenta la petite école de l’endroit jusqu’à l’âge de 12 ans, alors qu’il déménagea avec sa mère chez ses grands-parents paternels, à Dorchester, près de Memramcook — là où l’abbé Camille Lefebvre allait ouvrir son collège deux ans plus tard. Il fut l’un des premiers élèves inscrits à cet établissement, où il reçut son baccalauréat en 1873. Ayant renoncé sur le conseil de l’évêque Sweeny de Saint-Jean, à des études qui l’auraient mené à la prêtrise, il décrocha de peine et de misère de petits emplois d’enseignant, à Saint-Louis, à Tracadie, à Neguac, à Shediac. Tout cela n’était ni très rémunérateur ni très sécurisant comme carrière. Mais le goût pour le passé que lui avait transmis son grand-père se manifestait: dans ses temps libres, il fouillait les registres paroissiaux à la recherche de l’origine des familles acadiennes.

Il fait alors un court séjour à l’École normale de Fredericton, dans l’espoir d’obtenir un brevet d’enseignement qui lui procurerait un meilleur salaire. Il partit cependant avant la fin de son année. Il reprend néanmoins son travail d’instituteur, utilisant une méthode avant-gardiste («méthode intuitive», disait-il) pourtant peu appréciée de ses contemporains: désireux peut-être de faire partager à ses élèves l’intérêt pour le passé qui lui avait été inculqué dans son enfance, il voulait demander à ses élèves de questionner des personnes âgées de leur entourage afin de leur faire découvrir l’histoire de leur petit coin de pays.

En 1882, Gaudet obtint des archives nationales du Canada un contrat de deux ans qui convenait tout à fait à son penchant pour la petite histoire: il devait copier les vieux registres des paroisses acadiennes. Il occupa pendant ces deux années d’autres petits emplois, histoire de se procurer un revenu convenable. Il travailla au Courrier des Provinces maritimes de Bathurst, au Moniteur acadien de Shediac, à L’Évangéline de Weymouth, en Nouvelle-Écosse. De fait, il travailla pour l’un ou l’autre de ces journaux jusqu’à 1895, alors qu’il se voyait accorder un poste de professeur au collège Sainte-Anne, à Pointe-de-l’Église. Il décrocha la même année un nouveau contrat pour transcrire les registres paroissiaux du Nouveau-Brunswick et de l’Île-du-Prince-Édouard.

Poussé dans ce travail par le directeur des archives, Arthur George Doughty, Placide Gaudet publia en 1906 une généalogie des familles acadiennes de plus de 460 pages. On lui doit quelques autres ouvrages de moindre envergure: Les Données erronées de M. J. Edmond Roy sur les notaires de l’Acadie, un opuscule plutôt acrimonieux; Le Grand Dérangement: sur qui retombe la responsabilité de l’expulsion des Acadiens, un essai historique qui rejette tout le blâme pour ce triste épisode sur Charles Lawrence; et une Histoire de la paroisse de Cap-Pelé, sa paroisse natale.

Mais sa contribution principale demeure ce patient travail de compilation qu’il mena à bien lors de son emploi aux archives. Plus de 50 000 inscriptions, copiées des registres paroissiaux, se trouvaient ainsi consignées, incluant les descendants de presque toutes les familles acadiennes. Avant Bona Arsenault, avant Stephen White, il posait chez nous les bases de cette science qu’est la généalogie. Quels qu’aient été les mérites ou les faiblesses de cet ouvrage, il a ouvert la route à ceux qui suivraient.

Ce travail faisait de Gaudet l’autorité incontestée en matière de généalogie des Acadiens. Des historiens comme Pierre-Marie Dagnaud, William Francis Ganon, Henri Raymond Casgrain, John Clarence Webster et Émile Lauvrière eurent recours à lui en tant qu’informateur. Tous ses écrits à caractère historique s’appuient sur une documentation rigoureuse.

Placide Gaudet n’eut pas une vie facile. Toute sa vie, il fut en butte à la pauvreté, arrivant parfois à grand-peine à assurer sa subsistance. Longtemps, il lutta avec plus ou moins de succès contre un problème d’alcool. Les groupes de soutien à cette époque étaient encore inconnus, et les victimes de cette dépendance étaient davantage méprisées que conseillées ou aidées. Peut-être à cause de ces tendances, il ne fut pas toujours apprécié de ses contemporains. Même le grand Pascal Poirier eut parfois à son endroit des propos peu flatteurs.

Malgré tout, malgré ces différends et parfois ces polémiques, Placide Gaudet fut toute sa vie profondément attaché à ses racines acadiennes. Il entretenait une vaste correspondance avec de nombreuses personnalités acadiennes. Il aida son compatriote Rémi Benoît à implanter une section de la Société l’Assomption à Ottawa. Il donnait des conférences et encourageait l’érection de monuments célébrant l’Histoire acadienne.

Il mourut en 1930 dans un hospice pour personnes âgées à Shediac. Quelques semaines avant sa mort, il avait trouvé le temps et l’énergie de partager avec des enfants acadiens ses vastes connaissances sur la vie de leurs ancêtres.

Si, comme quelqu’un l’a dit, la généalogie et la chronologie sont les piliers de l’Histoire, Placide Gaudet a donné à l’histoire de l’Acadie un de ses outils les plus précieux. On ne sait jamais, quand on raconte des choses aux petits enfants, où cela va les mener…

Sources: – Sheila Andrew, Dictionnaire biographique du Canada en ligne; Marguerite Maillet, dans Anthologie des textes littéraires acadiens 1606-1975, Éditions d’Acadie (Moncton), 1979; Marguerite Maillet, Bibliographie des publications de l’Acadie des provinces maritimes, Éditions d’Acadie (Moncton), 1997