Savoir ce qu’on veut

Le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) tient présentement des audiences pour le renouvellement des licences de Radio-Canada. Ça comprend aussi ARTV et RDI.

Radio-Canada supplie le CRTC de renouveler ses licences, tout en lui accordant une plus grande flexibilité qui tiendrait compte de l’évolution fulgurante de la réalité technologique. La SRC parle beaucoup de la nécessité d’arrimer les plateformes télé, radio et web et préconise la diffusion de publicités sur Espace Musique.

De leur côté, diverses associations francophones, déplorant le québéco-centrisme qui prévaut tant à Radio-Canada qu’au RDI, ont aussi plaidé pour que la société d’État accentue sur ses ondes la visibilité de la francophonie pancanadienne.

Il se pourrait que le CRTC, mû soudainement par un engouement pour la francophonie canadienne, impose à la SRC de présenter un visage plus complet de la réalité francophone du Canada, en injectant une bonne dose de cette francophonie hors Québec dans ses émissions, soit en parlant plus d’elle, soit en diffusant plus d’émissions provenant d’icelle.

Je dis bien «il se pourrait». Mais ça me surprendrait qu’on assiste à une révolution des mœurs radio-canadiennes en ce qui a trait à la représentation médiatique de la francophonie pancanadienne.

À cette fin, outre les présentations faites devant le CRTC, il ne serait peut-être pas superflu d’entreprendre une neuvaine à saint Jude, le saint patron des causes désespérées.

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Car ce ne sont pas seulement des modalités de fonctionnement qu’il faudrait changer, mais des mentalités tout court.
On n’a tout simplement pas le réflexe «francophonie canadienne» à Radio-Canada et au RDI. Certes, il existe déjà des stations régionales. Et je me demande parfois si ce n’est pas justement à cause de ça que l’on a systématiquement évidé le siège central de Montréal de presque tout ce qui pourrait évoquer la francophonie canadienne, parce qu’on croit que les «régions» parleront mieux d’elles-mêmes, entre gens du lieu.

Ce qui fait qu’au Club des ex, animé par Simon Durivage, les références sont québéco-québécoises. Faut pas s’en étonner, ce sont des ex-députés québécois.

Aux Coulisses du pouvoir, l’animatrice Emmanuelle Latraverse valse presque exclusivement entre les coulisses du pouvoir d’Ottawa et les coulisses du pouvoir du Québec. Il est regrettable que son employeur ne lui ait pas offert un atlas canadien pour l’aider à situer les autres coulisses du pouvoir au Canada: Victoria, Edmonton, Regina, Winnipeg, Toronto, Fredericton, Halifax, Charlottetown, St. John’s, Iqaluit, Yellowknife et Whitehorse.

Dans l’émission 24 heures en 60 minutes, en début de soirée, l’animatrice Anne-Marie Dussault, blasée jusqu’aux ouïes, aborde des sujets québécois, ou des sujets fédéraux qui touchent le Québec. Dans cette émission, il existe un segment d’une minute, une seule et unique minute, au cours de laquelle on est censé prendre connaissance de ce qui s’est passé sur la planète ce jour-là. Cinquante-neuf pour le Québec et une minute pour le reste de la planète!

Ce segment, tout compte fait inutile, est presque une insulte à l’intelligence des téléspectateurs qui ont la charité d’écouter cette animatrice en fin de carrière.

La question que je me pose, c’est: est-ce que ce sont là des émissions censées être canadiennes ou québécoises? Quelqu’un de la boîte radio-canadienne pourrait-il avoir l’honnêteté de nous le dire?

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Paradoxalement, tandis que les représentants de l’Acadie vont exposer, à juste titre, les doléances acadiennes et franco-atlantiques devant le CRTC, on se lance en Acadie dans un débat public sur la qualité du Téléjournal radio-canadien en provenance de Moncton!

En gros, on accuse le Téléjournal Acadie de faire dans le sensationnalisme. Quelques personnes ont aussi déploré publiquement le traitement réservé à leurs interventions dans des reportages.

Ainsi, le professeur Chedly Belkhodja de l’Université de Moncton a critiqué un reportage auquel il avait participé et qui ne semblait pas, à ses yeux, refléter les propos qu’il avait tenus.

On a aussi remis en question le style du présentateur Martin Robert, souvent comparé négativement à l’ancien présentateur Abbé Lanteigne, cavalièrement renvoyé dans l’ombre lors de l’arrivée de Michel Cormier, éphémère directeur de la station, et de Philippe Ricard, chef des nouvelles un peu abrupt.

Assis à son pupitre depuis des années, Abbé Lanteigne était une figure affable, aimée, connue, rassurante. On ne l’imagine pas agressif pour deux cennes!

Martin Robert arrive du Québec, une voix forte, ferme. Il est debout. Tout cela projette une image plus dynamique que certains peuvent percevoir comme agressive, ce qui n’est pas nécessairement le cas.

Quant à la question du sensationnalisme, là aussi on assiste à un changement de présentation de la nouvelle. Fini les ronrons qui tournent autour du pot. Maintenant, on va droit au but. Ce qui peut décontenancer des auditeurs plus à l’aise avec un style louvoyant qui ne fait pas de vagues.

Mais la qualité de l’information diffusée n’est pas liée au style de la présentation de l’information. Elle est plutôt liée à la véracité des renseignements donnés et à la pertinence de l’analyse critique qu’en feront les journalistes.

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Donc, sensationnaliste, le Téléjournal de Martin Robert?

Pas vraiment. Mais les nouvelles sont présentées de façon plus directe et sans dentelle. Ça peut sembler inutilement provocateur, mais ce n’est pas mauvais en soi.

Il n’y a rien d’intrinsèquement mal à provoquer ses vis-à-vis. Parfois, ça fait réagir et c’est une bonne chose. Ça amène les gens à se manifester, à prendre position, à délaisser un tant soit peu le confort de l’anonymat pour braver les éléments perçus comme menaçants ou malfaisants.

Le plus laid avec le Téléjournal, c’est qu’on le filme dans une armoire à balais. On dirait que personne n’est à l’aise d’être debout, à regarder dans le vide, devant une table un peu trop basse.

Il paraît que c’est plus dynamique ainsi. Peut-être. Mais plus énervant, en tout cas, pour le téléspectateur qui regarde ça en se demandant comment est-ce possible qu’il n’y ait plus de chaises à Radio-Canada.

Bref, à Ottawa on demande au CRTC d’exiger que Radio-Canada parle plus de l’Acadie. Et à Moncton, là où Radio-Canada parle surtout de l’Acadie, on n’aime pas ce qu’on entend.

Faudrait peut-être savoir ce qu’on veut. Han, Madame?