Nos héros acadiens : Théotime Blanchard

En mars 1875, un jeune homme, parti de Caraquet, passe par Néguac, en route vers Fredericton. Soudain, un homme déguisé en femme, armé d’un pistolet, surgit sur sa route. Il met en joue, tire; la balle siffle aux oreilles du jeune homme affolé. L’auteur de cet attentat – heureusement manqué – ne sera jamais appréhendé.

La cible s’appelait Théotime Blanchard. Né en 1844 à Caraquet, il avait obtenu un brevet d’enseignement de troisième classe de l’École normale de Fredericton; c’était le plus bas échelon et celui qui commandait la plus petite rémunération. Pourquoi donc s’en prendre à ce modeste maître d’école, originaire d’un paisible village de pêcheurs et de fermiers?

C’est que ce jeune instituteur s’était fait élire quelques années auparavant à l’Assemblée législative du Nouveau-Brunswick et que les opinions qu’il prônait en tant que député avaient apparemment déplu à certaines personnes. La politique pouvait être un sport violent, à cette époque…

Il s’était porté candidat quatre ans plus tôt; dédaignant les désignations de parti, il s’était inscrit comme candidat acadien. C’était déjà une prise de position… Avant lui, les députés de Gloucester à l’Assemblée provinciale s’appelaient Robert Young, John Meahan, William Taylor… Blanchard sera le premier francophone élu dans ce comté à forte population acadienne. Il aura bientôt l’occasion de démontrer pourquoi il avait choisi de se présenter sous cette étiquette.

C’est lors de la toute première session à laquelle il participa que le premier ministre George King soumettait un projet de loi – qu’on appellera désormais le «bill King» – proposant une réforme en profondeur du système d’enseignement de la province. Les écoles de la province seront désormais assujetties à une réglementation commune, établie par les autorités de Fredericton. Fini le régime des petites écoles confessionnelles de paroisse.

Blanchard sera parmi les députés qui s’opposeront avec le plus de vigueur à cette loi, qui selon lui brime les droits des familles catholiques – car ne nous y trompons pas, c’est d’abord et avant tout autour de motifs religieux que se formule l’opposition à la loi.

À Caraquet, avec l’appui du curé Joseph Pelletier, le jeune député convoque deux réunions. Lors de la première, en août 1873, il recommande aux contribuables de refuser de payer un impôt servant à financer une école qui ne respecte pas leurs principes; selon lui, les écoles devraient faire l’objet d’une taxe distincte, à laquelle souscriraient uniquement ceux qui veulent adhérer au nouveau système. Lors de la deuxième réunion, tenue en novembre 1874, il fait élire un conseil scolaire composé d’opposants à la nouvelle loi.

La réaction du petit groupe d’anglophones de Caraquet ne se fait pas attendre. Le 4 janvier suivant, Robert Young, maintenant membre du conseil législatif (l’équivalent d’un Sénat provincial, depuis lors aboli) convoque à son tour une réunion au cours de laquelle sera élu un nouveau conseil scolaire, composé d’anglophones protestants. L’élection de novembre est déclarée nulle, les personnes élues ayant omis de payer leurs impôts… Ultime insulte à la population francophone du district, une institutrice unilingue anglophone (la petite amie d’un des nouveaux conseillers…) est embauchée sur-le-champ.

S’ensuivra une série d’actions plus ou moins violentes de la part d’un groupe de citoyens; la situation atteindra un point culminant avec l’arrivée à Caraquet d’une troupe de miliciens et de forbans sous la conduite du shérif Robert Vail, de Bathurst, et un affrontement au cours duquel un jeune milicien et un Acadien du nom de Louis Mailloux trouveront la mort. L’attentat raté de Néguac avait-il un rapport avec ces événements?

Quoi qu’il en soit, le député ne se laissa pas intimider. Arrivé à destination, il se lança dans un discours virulent où il accusait: «Il n’y avait aucun besoin d’appeler l’armée prussienne à Caraquet pour les Bismarck et les Kaisers du Gloucester.» (Discours livré en anglais, traduction de l’auteur; de toute évidence, les Allemands n’étaient déjà pas de grands amis.)

Il démissionna cependant l’année suivante, mais n’abandonna pas pour autant sa lutte pour faire respecter les droits de ses compatriotes. Il se présenta à nouveau aux élections de 1882 et 1886, mais sans succès; il fut finalement élu à l’Assemblée en 1892. Entre-temps, un compromis avait été consenti par le gouvernement, accordant certaines concessions aux catholiques: permission aux religieuses enseignantes de porter leur costume, tolérance de certains insignes religieux… Pourtant, certains anglophones protestants s’opposaient à Bathurst à ce qu’une congrégation religieuse dirige deux écoles publiques. Blanchard, siégeant cette fois du côté du gouvernement, prit évidemment fait et cause pour les sœurs.

En 1896, il quitta son poste à la Législature provinciale pour se présenter à une élection partielle à la Chambre des communes; il devint ainsi le premier Acadien à représenter le comté de Gloucester au fédéral. Encore une fois, il milita pour une cause impliquant les écoles, soutenant l’adoption d’une loi réparatrice pour régler la crise scolaire du Manitoba. Il fut défait en 1900 par Onésiphore Turgeon.

Si les droits des Acadiens à l’école de leur choix furent son principal cheval de bataille, Théotime Blanchard ne fut pas pour autant l’homme d’une seule cause. Les avis du bureau des Travaux publics, comme pratiquement tous les documents émanant du gouvernement, étaient publiés uniquement en anglais; il tenta, vainement toutefois, de les faire publier dans les deux langues de la province. Il obtint la construction d’un quai public à Caraquet, alors que jusque-là les quais étaient construits et administrés par des intérêts privés, surtout par les compagnies qui contrôlaient l’industrie de la pêche. Il fut un des promoteurs de la constitution juridique de la Caraquet Railway Company, dont on se souviendra du train surnommé – peut-être ironiquement – le Caraquet Flyer. En 1875, il faisait lui-même du commerce côtier.

Ces activités dans le monde des affaires ne l’enrichirent cependant pas. Lorsqu’il mourut en 1911, il ne laissait à ses enfants qu’un maigre héritage. Il avait donné à toute la famille acadienne bien autre chose qu’une fortune matérielle: un exemple de fierté et de fidélité à ses convictions.

Sources: – Clarence LeBreton, L’Affaire Louis Mailloux, Éditions Franc-jeu (Caraquet), 1992; Sheila Andrews, Dictionnaire biographique du Canada en ligne; divers articles de Wikipédia